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ProductionCompte renduVu pour vous

Les festivals de l’été –
Munich : Die Walküre selon Tobias Kratzer : entre le mythe… et le procédé  

par Stéphane Lelièvre 6 juillet 2026
par Stéphane Lelièvre 6 juillet 2026

© M. Rittershaus

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La Walkyrie, Opéra de Munich, samedi 4 juillet 2026

Le syndrome du « j’en attendais trop, donc je suis déçu » a encore frappé !
Notre relation avec Tobias Kratzer est décidément faite de montagnes russes. Si son Guillaume Tell lyonnais nous avait laissés sur notre faim, tant il nous semblait accumuler les procédés les plus convenus de la mise en scène contemporaine, son Trittico bruxellois et son Faust parisien nous avaient, à l’inverse, profondément bouleversés par leur intelligence dramaturgique et leur force poétique. Nous attendions donc énormément de cette Walkyrie munichoise. Sans doute trop.

Une soirée musicalement très appréciée

La relative déception provient davantage de la scène que de la fosse.
Car musicalement, la soirée constitue une belle réussite. À l’applaudimètre, Vladimir Jurowski remporte un véritable triomphe à la tête d’un Orchestre de la Bayerische Staatsoper somptueux, particulièrement à son aise dans ce répertoire. Sa lecture conjugue la flamboyance indispensable aux grandes pages héroïques avec un lyrisme d’une rare générosité, notamment dans les longues scènes réunissant Siegmund et Sieglinde. Les épanchements amoureux respirent avec une souplesse et une émotion remarquables. On lui pardonnera dès lors volontiers une Chevauchée des Walkyries un peu moins électrisante qu’espéré ainsi que des Adieux de Wotan conduits, selon nous, dans un tempo légèrement trop rapide, qui en atténue quelque peu la portée émotionnelle.

Comme l’a annoncé Serge Dorny lors de son allocution aux milliers de spectateurs réunis sur la Max-Joseph-Platz dans le cadre de l’opération Oper für Alle, la  distribution réunie entend présenter les grands chanteurs wagnériens de demain. La promesse est globalement tenue.
Miina-Liisa Värelä campe une Brünnhilde solidement chantée, franchissant avec aisance tous les écueils du rôle. La puissance vocale n’exclut pas une certaine jeunesse de timbre, tandis que les passages plus tendres révèlent une capacité de nuance particulièrement séduisante, comme dans le très beau « Der diese Liebe mir ins Herz gehaucht » du troisième acte.
Irene Roberts compose une Sieglinde d’une grande intensité dramatique. Dotée de la puissance requise mais aussi d’une réelle sensibilité, elle négocie sans difficulté les longues phrases lyriques, pourtant rendues particulièrement périlleuses par le tempo parfois retenu de Jurowski, notamment dans « O hehrstes Wunder! ». Son engagement dramatique achève de convaincre.
Joachim Bäckström (très apprécié tout récemment par Hervé Casini dans le même rôle à Monte-Carlo) nous impressionne peut-être davantage encore en Siegmund. Son timbre, solidement ancré dans le grave, confère au Wälsung une couleur sombre particulièrement appropriée. Il restitue admirablement la mélancolie du personnage sans sacrifier ses éclats héroïques : si le « So blühe denn, Wälsungen-Blut » qui conclut l’acte I est un peu lancé à l’arraché, les « Wälse! » sont d’une force saisissante. Un ténor dont il faudra assurément suivre l’évolution.
Ain Anger, quant à lui, prête à Hunding toute la noirceur vocale et scénique nécessaire, tandis qu’Ekaterina Gubanova retrouve une Fricka dont elle connaît tous les ressorts psychologiques. Le timbre est peut-être moins capiteux que celui de certaines de ses consœurs entendues dans le même rôle, mais la projection incisive et la caractérisation implacable rendent le personnage particulièrement convaincant.

Celui qui domine finalement la distribution est sans doute Nicholas Brownlee. Malgré son jeune âge (il n’a pas quarante ans), il compose un Wotan d’une belle profondeur, d’une rare noblesse, mais aussi très humain. L’incarnation est admirablement servie par une présence scénique et un jeu d’acteur remarquables. Seuls les Adieux à Brünnhilde semblent manquer un peu de cette infinie mélancolie qui serre habituellement le cœur, mais  le tempo adopté par Jurowski n’y est sans doute pas étranger. Il n’en demeure pas moins l’un des grands Wotan de sa génération.

Une lecture cohérente, mais inégalement réalisée

La réserve principale concerne donc la mise en scène.

Tout est loin d’y être à rejeter. On apprécie avant tout l’existence d’une véritable ligne directrice dans la lecture proposée par Tobias Kratzer et ses dramaturges, Bettina Bartz et Olaf Roth. Leur interprétation fait de La Walkyrie une réflexion sur les ravages de l’intégrisme religieux. La religion, vidée de toute dimension spirituelle, y devient un système de superstitions et d’interdits qui enferme les individus dans un carcan idéologique, les prive de tout libre arbitre et les conduit aux pires violences. Dans cette perspective, Fricka cesse d’être la simple épouse jalouse que l’on rencontre si souvent dans les mises en scène traditionnelles. Elle devient la véritable gardienne de cet ordre moral implacable, son incarnation la plus redoutable, acquérant ainsi une importance dramaturgique bien supérieure à celle que lui confère la traditionnelle scène de ménage du début du deuxième acte.
Le premier acte s’impose comme la partie la plus aboutie de la soirée. La maison de Hunding, perdue au cœur d’une forêt oppressante, l’arrivée nocturne de sa voiture dans une cour dominée par un autel consacré à Fricka, devant lequel il vient déposer la dépouille d’un bélier : autant d’images qui dessinent avec efficacité le portrait d’un fanatique religieux devenu véritable psychopathe. Collectionneur d’armes, brutal jusqu’à contraindre Sieglinde à tenir Siegmund en joue, ce Hunding fait froid dans le dos.
L’usage de la vidéo se révèle également assez inspiré, même s’il n’atteint pas la puissance poétique tant appréciée dans le Faust parisien ou le Trittico bruxellois. Les souvenirs d’enfance de Siegmund et Sieglinde donnent ainsi naissance à de belles séquences où les gestes accomplis par les enfants sont reproduits par les adultes jusqu’au moment de leur  reconnaissance mutuelle. Plus loin, Fricka acquiert une noirceur insoupçonnée. Un film projeté pendant les dernières mesures des Adieux révèle qu’elle est, avec Loge, responsable de l’incendie de la cabane où Wotan avait vécu avec sa compagne mortelle et élevé leurs enfants. L’idée est forte, même si l’on aimerait parfois abandonner toute image pour se laisser porter par la seule magie de la musique lorsque Wagner semble faire naître des poussières d’étincelles dans le Feuerzauber de l’orchestre.

Des procédés qui finissent par lasser

À côté de ces réussites, les limites de la proposition apparaissent néanmoins rapidement.

Les deux longues scènes d’affrontement du deuxième acte entre Wotan et Fricka, puis entre Wotan et Brünnhilde, peinent à trouver un véritable souffle dramatique. Malgré quelques bonnes intuitions — notamment le déplacement de la confrontation avec Fricka dans la maison de Hunding, où Wotan découvre avec bonheur que Siegmund s’est emparé de Nothung — Kratzer ne parvient pas à donner à ces dialogues toute leur tension théâtrale.
La Chevauchée des Walkyries ne mérite selon nous ni les applaudissements, ni les quelques huées qu’elle a suscités. Filmées à cheval ou en hélicoptère — clin d’œil appuyé à Apocalypse Now de Francis Ford Coppola — les Walkyries sillonnent Munich pour récupérer les morts qu’elles déposent ensuite dans une salle évoquant le foyer de la Bayerische Staatsoper. L’idée évoque de beaucoup trop près le voyage aérien de Faust et Méphistophélès au-dessus de Paris imaginé par Kratzer pour l’Opéra Bastille, mais en moins spectaculaire et en moins convaincant.

Le spectacle souffre enfin de plusieurs tics de mise en scène que l’on croyait précisément devenus étrangers à Tobias Kratzer. On pouvait croire le metteur en scène allemand  définitivement guéri, depuis son Guillaume Tell lyonnais, d’un des poncifs les plus envahissants de la mise en scène lyrique contemporaine : l’inévitable ballet de chaises. Chaises soigneusement alignées au premier acte, subtilement chamboulées au deuxième, puis spectaculairement renversées au troisième pour signifier – avec une lourdeur désarmante – que la situation s’est complexifiée… Quelle fulgurante trouvaille dramaturgique ! Hélas, si les chaises ont disparu, elles sont ici remplacées par d’inélégants tréteaux supportant de misérables planches. À quoi bon abandonner un cliché pour lui en substituer aussitôt un autre, tout aussi convenu et guère plus inspiré ? Les cadavres des guerriers, bien entendu nus[1], sont exposés selon une iconographie devenue si fréquente qu’elle évoque davantage un cliché qu’une véritable idée de théâtre. On pense irrésistiblement à la Walkyrie de Günter Krämer proposée à l’Opéra Bastille en 2010, où l’on voyait déjà un cortège de Walkyries traîner les corps de guerriers morts avant de les déposer, entièrement nus, sur des tables afin de les laver. Quelques instants plus tard, ces derniers se relevaient, toujours intégralement nus, pour quitter lentement la scène. Difficile, dès lors, de ne pas éprouver une impression de déjà-vu : les deux tableaux sont, à bien des égards, presque superposables.
Même agacement lorsque Wotan arrive avec un misérable matelas recouvert d’un drap-housse blanc pendant « Leb’ wohl, du kühnes, herrliches Kind ! », ou lorsque le spectaculaire cercle de feu est remplacé par une simple veilleuse. Ce misérabilisme, devenu presque obligatoire dans une partie de la mise en scène actuelle, finit par lasser tant il semble relever davantage d’un effet de mode que d’une nécessité dramaturgique.

Sans être dénuée d’intelligence ni de belles intuitions, cette Walkyrie ne convainc donc qu’à moitié. Tobias Kratzer possède indéniablement les moyens d’aller beaucoup plus loin, comme il l’a déjà prouvé ailleurs. Il reste désormais à espérer que Siegfried et Le Crépuscule des dieux, annoncés la saison prochaine à Munich, permettront au metteur en scène de retrouver toute l’inspiration qui fit la réussite de ses meilleurs spectacles.

——————————————————————————————

[1] À une époque où les metteurs en scène semblent ne plus oser montrer le moindre sein ou la moindre fesse féminine de crainte de susciter polémiques, accusations ou procès d’intention, la nudité masculine est, à l’inverse, devenue omniprésente sur les scènes lyriques internationales. Cette asymétrie ne paraît, pour l’heure, guère susciter de contestation particulière, les hommes ne voyant pas là, pour l’instant, matière à protestation. Cela viendra peut-être !

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Les artistes

Siegmund : Joachim Bäckström
Hunding : Ain Anger
Wotan : Nicholas Brownlee
Sieglinde : Irene Roberts
Brünnhilde : Miina-Liisa Värelä
Fricka : Ekaterina Gubanova
Helmwige : Dorothea Herbert
Gerhilde : Julie Adams
Ortlinde : Elene Gvritishvili
Waltraute : Claudia Mahnke
Siegrune : Niina Keitel
Rossweiße : Christina Bock
Grimgerde : Natalie Lewis
Schwertleite : Noa Beinart

Bayerisches Staatsorchester, dir. Vladimir Jurowski
Mise en scène : Tobias Kratzer
Assistant de Production : Matthias Piro
Décors : Rainer Sellmaier
Lumières : Michael Bauer
Vidéo : Manuel BraunJonas DahlJanic Bebi
Dramaturgie : Bettina Bartz, Olaf Roth

Le programme

Die Walküre (La Walkyrie)

Opéra en 3 actes de Richard Wagner, créé au Théâtre national de la cour à Munich le 26 juin 1870.
Opéra de Munich, représentation du samedi 4 juillet 2026.

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Miina-Liisa VäreläJoachim BäckströmVladimir JurowskiTobias KratzerEkaterina GubanovaIrene RobertsNicholas BrownleeAin Anger
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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