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De Mese Mariano à Suor Angelica : bures, secrets de famille et maternités cachées à l’Opéra de Liège

par Stéphane Lelièvre 27 janvier 2022
par Stéphane Lelièvre 27 janvier 2022

© ORW-Liège – J. Berger.

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Belle redécouverte du Mese mariano de Giordano à l'Opéra de Liège, jumelé à la Suor Angelica de Puccini.

Sachons gré à l'Opéra de Liège d'avoir permis la belle redécouverte d'une œuvre aujourd'hui bien oubliée : le Mese mariano de Giordano, qui a toute légitimité à entrer dorénavant dans la composition de diptyques lyriques, associé à d'autres ouvrages en un acte.

Une œuvre à l’efficacité dramatique et musicale certaine

La (re)découverte d’un opéra oublié est toujours un moment particulièrement excitant dans la vie d’un mélomane, et c’est peu de dire que nous étions impatient de découvrir ce Mois de Marie d’un Giordano au demeurant lui-même assez peu présent sur nos scènes lyriques, André Chénier excepté. Évidemment, le risque que cette redécouverte fasse un « flop » existe toujours, certaines œuvres ayant sombré dans l’oubli pour des raisons parfaitement compréhensibles ! Tel n’a pas été le cas en ce mercredi 26 janvier à l’Opéra de Liège, et le regretté Stefano Mazzonis di Pralafera a eu bien raison de redonner sa chance à cet acte unique, créé à Palerme en 1910. L’œuvre se révèle être, en effet, tout à fait attachante. Dramatiquement, Mese mariano est intéressant dans sa construction : les premières scènes (les chants d’enfants, l’arrivée de la Comtesse) qui, à la simple lecture de la partition et du livret, peuvent paraître déconnectées du reste de l’œuvre, permettent en fait de créer un contraste fort avec les scènes suivantes, marquées par l’arrivée de la modeste Carmela et par l’absence d’un enfant : le petit Nino. Musicalement, l’œuvre est efficace. Si l’écriture de Giordano n’atteint certes pas les raffinements harmoniques de Puccini, elle n’en reste pas moins efficace et vectrice d’émotion. Tout le drame, en fait, a eu lieu en amont de ce qui est donné à voir : l’action scénique ne se départit donc jamais d’un certain calme, une certaine sérénité, contrastant avec les émotions violentes dont est empreint le long récit rétrospectif de la part de Carmela, racontant les circonstances l’ayant conduite à abandonner son enfant. Cette scène centrale donne lieu à de beaux épanchements lyriques et quelques pics dramatiques, typiques de l’esthétique dite « vériste », avant que l’œuvre ne s’achève de nouveau sur une tonalité plus calme et plus discrète – en apparence du moins : l’annonce de la mort de Nino laisse en effet les religieuses désemparées et incapables d’annoncer la nouvelle à Carmela, laquelle ravale sa douleur et son chagrin de n’avoir pu serrer son fils dans ses bras, avant de quitter les lieux, résignée.

Un diptyque qui fonctionne !

Le fait d’associer Mese Mariano et Suor Angelica aurait pu être une fausse bonne idée, le risque étant de proposer deux œuvres aux thématiques et aux esthétiques trop proches, et donc de générer une possible lassitude. Il n’en est rien, d’abord parce que les deux opéras sont finalement assez différents (l’émotion de Mese mariano reste relativement contenue, tandis que Suor Angelica, dès lors qu’est annoncée la mort de l’enfant de l’héroïne, bascule dans un pathétisme poignant), mais aussi parce que la metteuse en scène Lara Sansone et sa décoratrice Francesca Mercurio ont choisi de ne pas se contenter d’un décor unique, afin de bien marquer la spécificité de chacune des œuvres : la cour de l’orphelinat pour Mese mariano, avec une vue d’un quartier de Naples en arrière-plan (la colline du Vomero, sauf erreur) ; celle du couvent avec le jardinet d’herbes aromatiques pour Suor Angelica, avec une colonnade pouvant apparaître et disparaître au premier plan afin d’isoler le fameux parloir. Pas de relecture ni de transposition dans la vision de Lara Sansone : les actions prennent place dans des décors réalistes et des costumes d’époque (au demeurant très beaux : ils sont signés Teresa Acone), et la mise en scène suit sagement et efficacement la trame prévue par les librettistes.

Un spectacle très bien accueilli par le public

Musicalement, nous confirmons une nouvelle fois la très bonne impression produite par l’Orchestre de l’Opéra Royal, déjà constatée à plusieurs reprises ces derniers temps – et notamment tout récemment à l’occasion des représentations d’Eugène Onéguine ou d’Otello (les cordes en particulier possèdent un velouté et une homogénéité très appréciables). Oksana Lyniv tire le meilleur profit de cette formation, avec une direction jouant pleinement des contrastes d’ambiances, capable de poésie et de légèreté mais cédant aussi avec efficacité (et en évitant tout excès) au lyrisme et au pathétisme requis par ces deux œuvres.

Serena Farnochia confère aux rôles de Carmela/Suor Angelica une puissance d’émotion appréciable, la chanteuse et l’actrice s’investissant pleinement dans cette double incarnation, avec une voix bien projetée aux couleurs émouvantes. Ne manque, pour que la performance touche pleinement et sans réserve, qu’un aigu plus assuré (particulièrement sollicité dans Suor Angelica, il contraint parfois la chanteuse à abréger certaines notes que l’on souhaiterait plus longuement tenues) et une capacité à alléger le timbre : la fin de « Senza mamma » est chantée à pleine voix (y compris l’aigu final), quand on aimerait que, sur les mots « Dillo alla mamma, creatura bella », la voix s’amenuise et se fasse fil di voce…

Après une (longue et réussie) parenthèse en tant que soprano, Violeta Urmana est revenue à sa tessiture originelle (elle sera prochainement Amneris à Hambourg, Kostelnička à Berlin, Herodias à Madrid). Si le médium se projette avec moins d’aisance qu’autrefois, l’aigu et le grave ont conservé une belle franchise, et les incarnations des deux personnages qui lui incombent sont parfaitement réussies : dans Mese mariano, une Mère Supérieure autoritaire mais bienveillante ; dans Suor Angelica, une Zia Principessa détestable d’arrogance et d’inflexibilité – même si elle trahit un brin d’émotion lorsqu’elle annonce la mort de l’enfant, rendant ainsi le personnage moins monolithique qu’à l’accoutumée.

Une solide équipe de comprimari contribue au succès de la soirée, au sein de laquelle se distinguent notamment les voix chaleureuses d’Aurore Bureau (La Contessa/La maestra delle novizie), Julie Bailly (Suor Cristina/ La Badessa) et Sarah Laulan (Suor Pazinza/La suora Zelatrice), ainsi que le timbre frais et fruité de Morgan Heyse (Suor Celeste/Suor Genovieffa).

Retrouvez ici le dossier que nous consacrons au Mese mariano de Giordano !

Les artistes

Carmela / Suor Angelica : Serena Farnocchia
Suor Pazienza / La Suora Zelatrice : Sarah Laulan
La Contessa / La Maestra delle novizie : Aurore Bureau
Suor Celeste / Suor Genovieffa : Morgane Heyse
Suor Maria / Una Cercatrice : Natacha Kowalski
Don Fabiano : Patrick Delcour

Orchestre, Chœurs et Maîtrise de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, dir. Oksana Lyniv
Mise en scène : Lara Sansone
Décors : Francesca Mercurio
Costumes : Teresa Acone
Lumières : Luigi Della Monica
Chef des Chœurs : Denis Segond
Responsable de la Maîtrise : Véronique Tollet

Le programme

Mese Mariano
Opéra en un acte de Umberto Giordano, livret de Salvatore di Giacomo, d’après le drame ’O Mese Mariano, tiré du roman Senza vederlo, créé à Palerme en 1910.

Suor Angelica
Opéra en un acte de Giacomo Puccini, livret de Giovacchino Forzano, créé à New York en 1918.

Opéra Royal de Wallonie-Liège, représentation du mercredi 26 janvier 2022.

Aurore BureauLara SansoneOksana LynivSerena Farnocchia
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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