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A MIDSUMMER NIGHT’S DREAM : un Songe de rêve à l’Opéra de Lille !

par Pierre Brévignon 8 mai 2022
par Pierre Brévignon 8 mai 2022

© Simon Gosselin

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On avait quitté Laurent Pelly voilà quelques semaines, emberlificoté dans sa mise en scène (et en abyme) de Cosi Fan Tutte au Théâtre des Champs-Élysées, transformé pour l’occasion en studio-où-des-chanteurs-enregistrent-l ’opéra-de-Mozart. C’est peu de dire que son approche ne nous avait pas convaincu…
C’est donc avec circonspection que nous partions à la découverte de ce Songe d’une nuit d’été déjà servi par quelques metteurs en scène inspirés (Carsen à Aix, Thalbach à Genève). D’autant que, contrairement au binôme maritime Peter Grimes et Billy Budd, l’opéra shakespearien de Britten se prête davantage, par son irréalité même, aux visions les plus débridées, voire les plus kitsch (les créatures cauchemardesques imaginées par Jean-Louis Martinoty pour un Songe nancéen remontant à une quinzaine d’années viennent encore hanter nos nuits)… En somme, cette soirée du 6 mai à l’Opéra de Lille s’annonçait comme celle de tous les dangers.
La lumière bleue qui baigne la salle et les pépiements d’oiseaux qui accompagnent l’installation du public n’offrent aucun indication sur ce qui nous attend… Le chef Guillaume Tourniaire se faufile en catimini sur le podium, échappant au rituel des applaudissements… les portamenti des cordes surgissent comme par surprise de la fosse… le rideau se lève…

Et la féerie commence. Pour ne plus s’estomper.

Contrairement à tant de metteurs en scène campant naïvement l’intrigue dans une « forêt d’Athènes » plus ou moins figurative, Pelly choisit de l’immerger dans la topographie abstraite d’un songe nocturne. Dans cet espace du sommeil – meublé d’un unique lit évoquant irrésistiblement Little Nemo, ce cousin américain d’Alice –, une pluie de lumignons orangés dédoublés par les surfaces miroitantes du sol et du fond de scène captive instantanément le regard, avant de plonger le public dans une sorte d’hypnose collective. Tout repère aboli, on voit alors évoluer dans la semi-obscurité des figures enfantines auréolées de diodes, voler dans l’éther les faces lunaires d’Obéron, roi des elfes, et de Tytania, reine des fées, naviguer à bicyclette des artisans [1] s’improvisant comédiens ou se poursuivre de lit en lit deux couples d’amoureux contrariés… Tandis que Puck, tombé du ciel, saupoudre maladroitement du suc de l’herbe magique les yeux des acteurs de cette comédie enchanteresse, c’est toute la salle qui, avec eux, tombe sous le charme.
La séduction évidente du dispositif scénique, toujours au service du propos de Britten et de Shakespeare (on n’est ici ni dans le second degré, ni dans la contestation, ni dans la « transposition moderne » censément signifiante) n’est toutefois pas l’unique attrait de cette production. Dans la fosse, Guillaume Tourniaire veille avec une précision de marqueteur à l’agencement des différents plans sonores – puisque Britten a choisi d’attribuer à chaque groupe de personnages de son opéra une signature musicale immédiatement identifiable : bois et cordes accompagnent dans d’infinis chassés-croisés le quatuor d’amoureux canonique (mezzo et soprano, baryton et ténor) ; cuivres et percussions scandent avec truculence les échanges cocasses entre les artisans-comédiens, chez qui dominent les voix graves de baryton ; quand l’univers des elfes et des fées se voix se voit nimbé de célesta et de harpe, au diapason des voix supra-humaines de contre-ténor (Obéron) et de soprano colorature (Tytania). Assurant la circulation entre ces trois univers, le lutin Puck, serviteur d’Obéron (et souffre-douleur, à en juger par certaines interactions entre les deux personnages), s’exprime dans un parlando non dénué de musicalité. Les pupitres éloquents de l’orchestre de l’Opéra de Lille ne laissent aucun accent du poème musical de Britten inexprimé. C’est là un autre enchantement, en phase avec celui du plateau, et jamais rompu.

Au choix d’un espace de jeu abstrait aurait pu correspondre une caractérisation désincarnée, quasi robertwilsonienne des personnages (écueil que n’évitait pas le Songe de Ted Huffman à Montpellier). Ç’eût été un réel contresens, tant les sentiments humains dans leur complexe simplicité sont au cœur du texte de Shakespeare. Et cela nous aurait privé des splendides tempéraments d’acteur de l’ensemble de la distribution. Nous ont particulièrement impressionnés : l’énergie ludique du Puck de la comédienne Charlotte Dumartheray ; la Tytania impérieuse de Marie-Eve Munger, dont le splendide instrument nous avait déjà séduit chez Braunfels (les Oiseaux, Opéra de Strasbourg) ; l’Obéron de Nils Wanderer, novice chez Britten à en croire sa fiche biographique mais aussi saisissant dans cet univers que ses illustres prédécesseurs Alfred Deller et James Bowman ; la vis comica pleine de tendresse des artisans, notamment Flute (Gwilym Bowen) et Bottom (Dominic Barberi) – le premier irrésistible Thisbé dans la « pièce dans la pièce » saluée par les éclats de rire du public (chanter faux avec art est une prouesse qu’il accomplit magnifiquement) ; le second capable d’une poésie terrienne émouvante, quasi métaphysique : souvent présenté comme burlesque, le couple endormi qu’il forme avec Tytania au lever de rideau du dernier acte offre un moment de grâce suspendu, entre Füssli et Rackham. Si les quatre amoureux ne se démarquent pas d’une vocalité largement codifiée par l’opéra mozartien, leur jeu tout en finesse culmine dans le sublime quatuor de l’acte III : chacun tour à tour s’émerveille de renouer avec l’objet de son amour, « tel un joyau trouvé, à moi sans être à moi »… C’est aussi la pensée qui nous habite une fois le rideau retombé : l’impression d’avoir trouvé dans cette production un joyau scénique absolu.

———————————————

[1] Le terme générique utilisé par Shakespeare (« rustics ») correspond davantage à « villageois » ou « paysans » mais le Dramatis Personae attribuant à ces personnages un métier manuel, le programme de l’Opéra de Lille a opté pour le terme d’« artisans ».

Les artistes

Oberon : Nils Wanderer
Tytania : Marie-Eve Munger
Lysander : David Portillo
Hermia : Antoinette Dennefeld
Demetrius : Charles Rice
Helena : Louise Kemény
Bottom : Dominic Barberi
Puck : Charlotte Dumartheray
Flute : Gwilym Bowen
Quince : David Ireland
Snug : Thibault de Damas
Snout : Dean Power
Starveling : Kamil Ben Hsaïn Lachiri
Theseus : Tomislav Lavoie
Hippolyta : Clare Presland
Cobweb : Florianne Melleret / Julie Dexter*
Peaseblossom : Emma Ponte / Lisa Muchembled*
Mustardseed : Violette Desmalines / Louise Bauer*
Moth : Amané Shiozaki / Anna Miroslaw*

* membres du Jeune Chœur des Hauts-de-France, en alternance

Orchestre National de Lille, direction Guillaume Tourniaire
Jeune Chœur des Hauts-de-France, direction Pascale Diéval-Wils

Mise en scène : Laurent Pelly
Décor : Laurent Pelly, Massimo Troncanetti
Costumes : Laurent Pelly, Jean-Jacques Delmotte
Lumières : Michel Le Borgne
Assistant à la mise en scène : Paul Higgins
Chef de chant : Christophe Manien

Le programme

A Midsummer night’s dream(Le Songe d’une nuit d’été)

Opéra en trois actes de Benjamin Britten (1913-1976), livret de Benjamin Britten et Peter Pears adapté de la pièce de William Shakespeare (1595-1600), créé le 11 juin 1960 au Festival d’Aldeburgh.

Représentation du 6 mai 2022, Opéra de Lille

 

Antoinette Dennefeldcharles riceMarie-Eve MungerNils Wanderer
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Pierre Brévignon

Pierre Brévignon jongle avec les notes et les mots, tour à tour dans les programmes de l'Opéra de Paris, sur les ondes de Radio France, dans les livrets de CD ou les salles de conférence de la Philharmonie, à la tête de l'Association Capricorn (www.samuelbarber.fr). Il est l’auteur de la première biographie française consacrée à Samuel Barber (Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes, éditions Hermann, 2012) et de Le Groupe des Six, une histoire des années folles (Actes Sud, 2020).

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