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La Fenice propose le rarissime Songe de Scipion de Mozart

par Laurent Bury 14 août 2020
par Laurent Bury 14 août 2020
© Michele Crosera
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Si l’on ne monte presque jamais ce Songe de Scipion, partition de jeunesse de Mozart créée en 1772 (on ne l’a guère vue au festival de Salzbourg qu’en 2006, quand toutes les œuvres de l’enfant du pays furent montées la même année), il y a évidemment une raison. Conçue sur un livret de Métastase, cette « action théâtrale » est bien davantage une inaction fort peu scénique, puisqu’elle s’apparente plutôt à une enfilade d’airs ultra-virtuoses. C’est un Mozart de 15 ans qui, répondant à une commande du prédécesseur de l’archevêque Colloredo, y manifeste sa maîtrise du grand style de l’opera seria, entre deux œuvres scéniques destinées à Milan, Ascanio in Alba et Lucio Silla.

S’inspirant lointainement d’un passage du De re publica de Cicéron, Métastase montre Scipion conduit au ciel par deux divinités qui exigent qu’il choisisse entre elles : Fortune et  Constance, auxquelles s’adjoindra Liberté in extremis (on pense aux chamailleries de Fortune et Vertu durant le prologue du Couronnement de Poppée). Au passage, le rêveur rencontrera aussi deux de ses défunts ancêtres.

La Fenice de Venise a courageusement décidé de proposer ce titre rare, dans l’écrin du Théâtre Malibran, qu’elle réserve aux représentations d’ouvrages baroques, en collaboration avec l’Accademia di Belle Arti, dont les élèves sont invités à concevoir les décors et costumes. Par le passé, les résultats de ce partenariat n’ont pas toujours été des plus inspirés, mais cette fois, c’est une bonne pioche. Refusant la facilité des clins d’œil narquois, cette production choisit de prendre la parabole au sérieux et s’efforce de la rendre vivante pour des spectateurs du XXIe siècle.

Elena Barbalich (qui a notamment monté Rigoletto à Toulon en octobre 2018) démarre avec un héros en toge tiré de son sommeil par deux divinités vêtues comme des allégories de la Renaissance. Mais très vite, Scipion quitte l’habit romain pour revêtir costume bleu et cravate rouge, et les déesses finiront en tailleur. Dans l’espace abstrait du songe, délimité par un rideau en lames de plastique souple et éclairé par des néons, la metteuse en scène vénitienne parvient à rendre visible l’harmonie des sphères grâce à une utilisation habile du décor et des accessoires. On voit aussi le héros succomber brièvement aux mirages de la Fortune, mais il opte pour la Constance et termine couvert de tous les insignes de la gloire, militaire, ecclésiastique et artistique.

L’œuvre exige trois sopranos et trois ténors, tous également virtuoses. On retrouve en Fortune la Slovène Bernarda Bobro, déjà titulaire du rôle à Salzbourg en 2006 ; la voix n’est pas très ample, mais agile, et l’artiste sait émailler de suraigus les reprises de ses arias da capo. En Constance, Francesca Boncompagni n’a peut-être pas encore exactement le format de la Konstanze de L’Enlèvement au sérail qu’on rêverait d’entendre, mais sa voix mordorée dans le médium se révèle heureusement un peu plus corsée que celle de sa consœur, et son agilité se marie à une belle expressivité. La Liberté n’a qu’un air, que Rui Hoshina  interprète d’une voix un peu tranchante, manquant un peu de moelleux.

Chez les messieurs, les trois ténors sont tous italiens, ce qui nous vaut notamment un naturel appréciable dans le récitatif. En père du héros, Luca Cervoni – entendu dans les Stradella enregistrés par le label Arcana – paraît un peu trop léger, se réfugiant parfois dans le falsetto, alors qu’on s’attendrait à plus de vigueur de la part d’un personnage ici habillé en officier. Emanuele D’Aguanno possède, lui, cet héroïsme voulu par le discours du grand-père du protagoniste. Quant à Giuseppe Valentino Buzza, ce jeune ténor sicilien est d’autant plus prometteur qu’il affronte avec aplomb les vocalises et les redoutables aigus d’un rôle dont l’écriture rappelle celle d’un Mitridate.

Frederico Maria Sardelli dirige avec conviction l’orchestre de la Fenice, le chœur du théâtre se prêtant de manière tout à fait convaincante à une mise en scène qui le sollicite bien au-delà de ses quelques interventions vocales.

Les artistes

Scipione : Giuseppe Valentino Buzza
Costanza : Francesca Boncompagni
Fortuna : Bernarda Bobro
Publio : Emanuel D’Aguanno
Emilio : Luca Cervoni
Licenza : Rui Hoshina

Chœur et orchestre du Teatro La Fenice, dir. Federico Maria Sardelli

Mise en scène : Elena Barbalich

Le programme

Le Songe de Scipion

 Action théâtrale en un acte de Mozart, livret de Pietro Metastasio, créé au Palais de l’archevêque de Salzbourg le 29 avril 1772.

Production de La Fenice de Venise (Théâtre Malibran), février 2019.

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MozartFenice
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Laurent Bury

Une fois hors d'un charnier natal assez septentrional, Laurent Bury a longtemps habité sous les vastes portiques du 123, rue Saint-Jacques, du 45, rue d'Ulm et du 1, rue Victor Cousin (et même ensuite du 86, rue Pasteur, 60007). Longtemps, il s'est couché de bonne heure aussitôt après les spectacles que, de 2011 à 2020, il allait voir pour un autre site opératique. Papillon inconstant, farfallone amoroso, il vole désormais entre divers sites, et a même parfois l'honneur de prêter sa plume aux volumes de L'Avant-Scène Opéra.

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