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Jessye Norman (15 septembre 1945 – 30 septembre 2019) : Habe Dank !

par Stéphane Lelièvre 1 octobre 2019
par Stéphane Lelièvre 1 octobre 2019
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Sa photo pourrait illustrer l’article « Diva » dans le dictionnaire. De la diva, Jessye Norman a tout (excepté, Dieu merci, les caprices, les scandales, ou le côté « people », si bien utilisés par certaines divettes pour tenter d’acquérir ce statut que leur voix seule ne saurait leur garantir) : le physique grandiose, le visage rayonnant, le sourire radieux, le port noble et fier, une aura indescriptible qui vous saisit avant même qu’elle ne chante une note. Et la voix, littéralement incomparable… Capable de rugir comme une lionne blessée (sa Sieglinde au Met, sa Cassandre ou, plus encore, sa Didon des Troyens toujours au Met, cette dernière n’ayant hélas pas été immortalisée en vidéo…) ou de susurrer Les Chemins de l’amour de Poulenc ou le Wiegenlied de

Strauss avec un velours, des transparences, des éclats de lumière dans la voix qui n’appartiennent qu’à elle.

Francis Poulenc, Les Chemins de l’amour

Sa carrière commence en Europe dans les années 1970 et Jessye Norman met quelque temps à trouver le répertoire et les emplois qui conviennent le mieux à sa voix et à sa personnalité. Ainsi se produit-elle en Aida (Berlin, 1970) et enregistre-t-elle une Comtesse au grain et à l’étoffe vocale splendides, même si la voix est peut-être un peu surdimensionnée pour le rôle.

Aida

Les Noces de Figaro

Elle abandonnera Mozart et Verdi assez rapidement (elle donna cependant un récital Verdi au Châtelet en 1983 au cours duquel elle interpréta des pages d’Aida, La Force du Destin et Otello) – et même, d’une manière générale, le répertoire italien, malgré une Santuzza de Cavalleria Rusticana pour le disque en 1991 (Philips).

À partir des années 1980, son répertoire sera essentiellement allemand (Sieglinde, Kundry, Ariane) et français (Cassandre et Didon, Phèdre d’Hippolyte et Aricie,  La Voix humaine, Madame Lidoine dans Dialogues des carmélites). Elle développe par ailleurs une immense carrière au concert, se produisant en récital dans le monde entier.

Les Troyens

Francophile, elle honora souvent notre pays de sa présence (y compris en province : Tours, Aix-en-Provence, Saint-Liziers, Lyon, Strasbourg, Toulouse, Lille, Besançon, etc.), et fut notamment invitée lors des cérémonies du bicentenaire de la Révolution française. Personne n’oubliera sa majestueuse silhouette drapée dans un drapeau tricolore, dans le spectacle conçu par Jean-Paul Goude… Ni sa présence en scène, incandescente. Bob Wilson disait d’elle, alors qu’ils répétaient ensemble au TCE en 1982 pour  Great Day in the Morning, que c’était l’une des meilleures actrices avec lesquelles il ait travaillé, parce qu’ayant une conscience très aiguë de son corps et de la manière dont elle pouvait l’utiliser…

La Marseillaise lors des cérémonies du bicentenaire de la Révolution

Parmi ses concerts mémorables en France : 

1977, Paris (Palais des Congrès) : Gurrelieder.

1978, Paris (Maison de la Radio) : Alceste.

1979, Paris (TCE) : Altenberg Lieder (Berg ; dir. P. Boulez).

1980, Paris (Palais Garnier) : Schubert, Brahms, Gounod, Wagner (première apparition au Palais Garnier).

1981 Lyon : concert Berlioz.

1982, Paris (TCE) : Great Day in the Morning.

1983, Paris (Pleyel) : concert Wagner (dir. D. Barenboim).

1983, Paris (Palais Garnier) : Hommage à Maria Callas, au cours duquel elle interprète une incandescente Marguerite de La Damnation de Faust (seconde et dernière apparition au Palais Garnier).

1983, Aix-en-Provence : Rameau, Hippolyte et Aricie.

Jessye Norman – Quelle plainte en ces lieux m’appelle? – Hippolyte et Aricie (Aix-en-Provence, 1983)

1985, Paris (Pleyel) : Kindertotenlieder de Mahler (dir. C. Abbado) ; La Damnation de Faust (dir. C. Davis).

1986, Paris (Pleyel) : Scène finale de Capriccio, Quatre derniers lieder.

1993, Paris (Pleyel) : Erwartung (dir. Pierre Boulez).

2001, Paris (Châtelet) : Le Voyage d’hiver.

2002, Paris (Châtelet)  Erwartung et La Voix humaine.

 2004, Paris (Châtelet) : Haydn, Mahler, Duparc, De Falla, Ravel, Offenbach, ….

2006, Paris (Châtelet) : Le Chateau de Barbe-Bleue (dir. Pierre Boulez) ; Les Nuits d’été, Didon et Enée (dir. M. Minkowski).

Purcell,  Didon et Enée

2007, Paris (Pleyel) : Ravel Debussy, Duparc, Satie, Poulenc. Elle fait délirer le public avec un ultime bis : le I love Paris de Cole Porter.

2012, Paris (Olympia).

Ultime concert programmé en France à la Philharmonie en mai 2015, malheureusement  annulé.

Chacune des apparitions de Jessye Norman était un événement et déchaînait l’enthousiasme du public (près d’une heure d’applaudissements non interrompus à Salzbourg en 1986 !) Elle laisse un vide immense dans le cœur des mélomanes mais marquera à coup sûr l’histoire du chant, pour sa musicalité hors pair, la clarté de sa diction, sa probité artistique, son timbre capiteux, sa voix ductile aux couleurs absolument exceptionnelles, et sa présence irradiante.

Merci Madame Norman. Les mélomanes du monde entier vous adressent un adieu plein d’amour et immensément reconnaissant.

Strauss: Zueignung

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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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