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Résurrection foisonnante du Lac d’argent de Weill à l’Opéra des Flandres

par Gilles Charlassier 24 septembre 2021
par Gilles Charlassier 24 septembre 2021

Der Silbersee

Der Silbersee

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Crédit photos : © Opera Ballet Vlaanderen / Annemie Augustijns

Après un an et demi sans public, l’Opéra des Flandres rouvre ses portes avec une redécouverte qui établit une sorte de pont avec la dernière production présentée avant la crise sanitaire, Le forgeron de Gand. C’est d’ailleurs au même metteur en scène, Ersan Mondtag, que Jan Vanderhouwe a confié la résurrection de Silbersee, Le lac d’argent de Weill, opéra créé en février 1933, alors que le régime nazi venait de prendre le pouvoir, et juste avant l’exil du compositeur, en France, où il donnera les Sieben Todsünden, puis aux États-Unis.

Le foisonnement et l’esthétique composite de l’ouvrage, mêlant parabole, satire sociale et féerie, théâtre parlé, opéra et comédie musicale, ainsi que l’ancrage du texte de Georg Kaiser dans l’actualité de l’Allemagne des années trente, peuvent constituer une gageure pour  une représentation aujourd’hui. Ersan Mondtag et ses acolytes ont choisi une mise en abyme dans un climat de dystopie en 2033, sans renoncer à la verve alerte et distanciée de l’original. Un théâtre flamand met à l’affiche une relecture de Weill, Silbersee 33, alors qu’un parti d’extrême-droite est aux portes du pouvoir, les libertés menacées, la situation sociale dégradée et fortement inégalitaire – toute coïncidence avec notre époque ne saurait évidemment qu’être fortuite.

Dessinée conjointement par le metteur en scène et Simon Lesemann, la scénographie évolue, au gré des actes, des renoncements du directeur du théâtre et des objections des acteurs. Ainsi, au I, les lumières blafardes de Roland Edrich baignent des rives où s’entassent des pauvres hères affamés sur lesquels l’empoisonnement des lieux a une influence tératogène, tandis que des vendeuses chantent le gaspillage du surplus productif. À l’acte suivant, la fantaisie est décuplée, dans le château débordant d’un kitch antique, où six statues illustrent le glissement de l’interprétation de l’intrigue entre les figures martyrs de Saint-Sébastien et Jésus, et une variation sur la dictature chinoise dans une codification censée éviter la censure de 2033 – dans le récit de l’adaptation – mais qui peut aussi échapper au spectateur. L’extravagance des costumes et du comique atteint son comble dans les costumes que Josa Marx a réservés à Severin et Olim dans la scène finale, l’un aux allures de folle fashion tout en rose, l’autre en combinaison latex, s’amusant avec une irrésistible décomplexion des clichés gay.

La dimension jubilatoire d’une critique nourrie de marxisme se retrouve dans le jeu des acteurs, et en premier lieu dans celui de Benny Claessens, inénarrable Olim qui n’hésite pas devant les excès. Les crises hystériques du nouveau riche au deuxième acte, confronté à la froideur de Severin face à la surabondance de prévenances dont il l’entoure, constituent l’une des acmés d’une incarnation qui ne recule devant aucun effet. La ballade sur la mort de César semble décupler les évanescences andropausées d’un Michel Serrault dans Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ – la mise en scène assume d’ailleurs le même anachronisme délirant et satirique que le film de Jean Yanne.

Face à cette présence exceptionnelle, tant dans le registre de la comédie que du chant, Daniel Arnaldos, membre du Jeune Ensemble de l’Opéra des Flandres, répond avec une large palette d’affects, de la minauderie à la colère, dans une égale maîtrise des ressources théâtrales de la voix. Doublée par la comédienne Marjan De Schutter, Hanne Roos condense, avec une timbre fruité, toute la soumission à la Frau Luber campée par Elsie de Brauw, impayable matrone autoritaire aux raucités manipulatrices, aux côtés du Baron Laur non moins sournois de James Kryshak, après son intervention dans les boniments tentateurs de l’agent de loterie. Mentionnons encore les quatre bougres, dévolus à quatre basses – Simon Schmidt, Onno Pels, Thierry Vallier et Mark Gough – du Chœur de l’Opéra des Flandres, préparé efficacement par Jan Schweiger, duquel se détachent les deux vendeuses confiées à Dagmara Dobrowolska et Chia-Fen Wu. Jonas Grundner-Culeman complète ce plateau avec les répliques parlées des autres apparitions secondaires de cette fresque  emmenée par la baguette de Karel Deseure, qui fait chatoyer la versatilité des registres d’une partition corrosive et attachante. Un spectacle remarquable et foisonnant dont on pourra approfondir les ressorts lorsqu’il sera repris à l’Opéra national de Lorraine, coproduction de cette salutaire résurrection du Lac d’argent.

Les artistes

Séverin : Daniel Arnaldos
Fennimore : Marjan De Schutter, Hanne Roos
Olim : Benny Claessens
Frau von Luber : Elsie de Brauw
Agent de la lotterie, Baron Laur : James Kryshak
Quatre gars : Simon Schmidt, Onno Pels, Thierry Vallier, Mark Gough
Deux vendeuses : Dagmara Dobrowolska, Chia-Fen Wu
Chasseur, médecin et autres rôles parlés : Jonas Grundner-Culemann

Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen, dir. Karel Deseure
Koor Opera Ballet Vlaanderen, dir. Jan Schweiger
Mise en scène : Ersan Mondtag
Direction et scénographie : Ersan Mondtag
Lumières : Roland Edrich
Costumes : Josa Marx
Chorégraphie : Gabor Kapin
Dramaturgie : Till Briegleb, Piet De Volder

Le programme

Der Silbersee

Opéra en trois actes de Kurt Weill, livret de Georg Kaiser, créé à Leipzig le 18 février 1933.

Représentation du 19 septembre 2021, Opéra des Flandres, Gand.

Benny ClaessensDaniel ArnaldosElsie de BrauwErsan MondtagHanne RoosKarel DeseureMarjan De Schutter
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Gilles Charlassier

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