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Peur sur la ville ! À l’Opéra royal de Wallonie-Liège, Don Giovanni se repait d’argent facile et de filles tarifées

par Nicolas Le Clerre 15 mai 2022
par Nicolas Le Clerre 15 mai 2022

© ORW-Liège – J. Berger.

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Don Giovanni à l’Opéra royal de Wallonie-Liège

Déjà présenté au public liégeois en 2016, le Don Giovanni de Jaco Van Dormael bouscule les traditions sans rien ôter à la force de ce que Richard Wagner qualifiait d’« opéra des opéras ». Au pays des traders et des soirées sous cocaïne, Don Giovanni séduit toujours.

Pornocratès

La force des grands chefs-d’œuvre opératiques est de se plier à (presque) toutes les interprétations et de résister à n’importe quelle transposition. Au cours de cette saison 2021-2022, Mozart n’aura pas été le moins malmené des compositeurs : après un Cosi fan tutte muséifié à Dijon et un Enlèvement au sérail embarqué à bord de l’Orient-Express sur la scène marseillaise, c’est au tour de l’Opéra royal de Wallonie-Liège de prendre à bras le corps le livret de Don Giovanni pour le déplacer au sommet des gratte-ciel d’une métropole mondialisée. Homme d’argent autant qu’homme à femmes, Don Giovanni ne consent jamais à descendre à hauteur de ses contemporains : son existence se déroule toute entière à plusieurs centaines de mètres au-dessus du commun des mortels, dans les bureaux du building où il exerce le métier de trader ou dans les penthouses avec piscine où il tue son ennui – et le commandeur – au cours de fêtes débridées.

Dans le programme de salle, l’argument du spectacle est résumé tel que le metteur en scène Jaco Van Dormael l’a imaginé au point que l’on se demande, avant que le rideau ne se lève, si l’on va assister à une projection d’Eyes wide shut ou à une représentation de Don Giovanni. Au dernier film de Stanley Kubrick, le spectacle liégeois emprunte en effet une atmosphère angoissante, poisseuse et souvent malaisante. Les nuits du banquier séducteur sont effectivement faites de déambulations hallucinées à la recherche d’une femme à surprendre et à prendre : sur la terrasse de l’appartement de Donna Anna ou dans les bureaux déserts du gratte-ciel où il boursicote, Don Giovanni se fond dans l’obscurité pour mieux y cacher son désir et son appétit jamais rassasié de conquêtes. A contrario, les agapes qui concluent chacune des deux parties du spectacles sont données à la lumière crue des néons : lorsqu’il est chez lui, entouré d’amis choisis qui partagent ses perversions, Don Giovanni met en scène sa réussite sociale, dépense des sommes folles pour offrir à ses invités la beauté lascive de strip-teaseuses et fait circuler la drogue sur des plateaux d’argent.

Mais la libertà du libertin ne remplit pas le grand vide qu’on sent en lui. Ses fêtes sont tristes et les prostituées qu’il y convie – qu’elles portent les bas noirs de la Pornocratès de l’illustrateur namurois Félicien Rops ou bien qu’elles soient entièrement nues pour servir de table à une dégustation fétichiste de fondue au chocolat – sont systématiquement chosifiées et rabaissées au rang de simples produits de consommation.

La radicalité du propos de Jaco Van Dormael s’entend et entre plutôt bien en résonnance avec le livret de Lorenzo Da Ponte. Au temps des traders, le catalogue des conquêtes de Don Giovanni prend la forme d’un tableur Excell et les funérailles du commandeur sont retransmises en direct sur Bloomberg TV. La transposition contemporaine respecte également la problématique des rapports de classe du livret original : Zerlina et Masetto ne sont plus des paysans mais deux agents d’entretien qui, la nuit venue, vident les corbeilles et passent l’aspirateur dans une salle d’arbitrages financiers perchée au sommet d’un building.

Le grand décor à transformation de Vincent Lemaire est en lui-même un des éléments-clés de la réussite du spectacle. Lorsqu’il représente l’open space d’une agence de cotation, d’immenses fenêtres s’ouvrant sur un paysage de tours de verre et d’acier, son hyperréalisme plonge immédiatement le spectateur dans l’atmosphère effrénée d’un quartier d’affaires de New York ou de Londres. La bascule du plateau permet à trois reprises de transformer la banque en un grand loft avec piscine et terrasse qui est tantôt l’appartement de Donna Anna, tantôt celui de Don Giovanni. Le dispositif est ingénieux mais la manœuvre, réalisée rideau ouvert, prend un temps congru et fait retomber l’élan du spectacle à des moments où l’urgence de l’action nécessiterait que les tableaux s’enchainent de manière plus fluide. Durant ces pauses inopinées, une bande sonore composée de klaxons, de rumeurs urbaines et de sirènes de police ne suffit pas à distraire le spectateur d’une certaine forme de lassitude.

L’ultime trouvaille de Jaco Van Dormael consiste à substituer aux flammes infernales la masse aqueuse et bleutée d’une piscine comme symbole du châtiment encouru par le libertin. Le spectacle commence en effet au bord d’un bassin où Donna Anna enchaine des longueurs sous le regard concupiscent de son prédateur. Lorsqu’il accourt aux cris de sa fille déshonorée, le commandeur est frappé par Don Giovanni d’un coup de club de golf et finalement noyé. À la fin du spectacle, c’est aussi dans l’eau d’une piscine que le commandeur entraine son assassin pour lui infliger la même mort que celle qu’il a reçue. L’eau prend alors la signification symbolique qu’elle a dans l’Ancien Testament : annonciatrice d’épreuves et de grandes calamités, elle est le reflet de la colère de Dieu, celle qui – comme les pluies du Déluge – punit les pêcheurs et détruit tout.

Quoi de neuf ? Mozart !

Toutes les transpositions peuvent s’entendre mais les mélomanes sont toujours plus réticents à accepter qu’un metteur en scène – avec ou sans l’assentiment du directeur musical – suggère des coupes dans la partition pour mieux servir sa conception de l’œuvre. À Liège, il est effectivement donné à entendre au public un Don Giovanni amputé de plusieurs pages significatives de sa partition.

Exit donc le long récitatif « Orsù, spicciam presto. Cosa vuoi ? » du premier acte dans lequel Leporello s’autorise à reprocher à son maitre la vie dissolue qu’il a choisie. Dans la tradition de la version viennoise de l’œuvre, le même Leporello est privé de son aria du second acte « Ah, pietà signori miei » tandis que Don Ottavio, en plus de « Dalla sua pace », conserve la cavatine composée pour Prague « Il mio tesoro intanto ». Pour ne pas priver le spectateur de « Mi tradi quell’alma ingrata », Donna Elvira chante elle aussi la totalité de ses arie. Ces petits accommodements musicologiques ne sont cependant rien au regard du choix assumé de cette production de faire tomber le rideau après le châtiment de Don Giovanni et de ne pas jouer le final fugué « Ah, dov’è il perfido ? ». Si Mozart lui-même l’avait écarté pour les représentations viennoises de 1788, ce choix peut aujourd’hui surprendre mais correspond parfaitement à l’esprit crépusculaire de la mise en scène de Jaco Van Dormael.

Au pessimisme de la dramaturgie, Christophe Rousset répond par une direction incisive et précise qui donne à entendre un Mozart sombre et brillant comme un soleil noir. Dès l’ouverture, il plane sur ce Don Giovanni un voile de crêpe annonciateur de grands malheurs et les cuivres résonnent en fond de fosse comme les trompettes de l’apocalypse. Le rideau levé, le chef opte pour des tempi plus ardents, quitte à courir le risque de perdre un peu les chanteurs – au début de l’air du catalogue, Leporello se retrouve même en grave difficulté – mais l’équilibre est assez vite trouvé entre orchestre et plateau et Christophe Rousset réussit dès lors à tisser un tapis musical d’une rare somptuosité sur lequel chaque soliste n’a plus qu’à déposer son propre instrument.

Auréolé du triomphe remporté dans le même rôle au festival de Salzbourg l’été dernier, Davide Luciano est sans conteste l’un des meilleurs Don Giovanni qu’on puisse actuellement entendre. De l’impénitent libertin, le baryton originaire de Campanie a le timbre viril, la prestance aristocratique et quelque chose de félin dans le moindre de ses déplacements. Au diapason de son irrésistible italianité, sa voix est d’un velours qui convient idéalement au chant mozartien : très attendu dans le duettino « Là ci darèm la mano », il délivre une leçon de séduction vocale d’un érotisme brûlant mais c’est surtout dans la canzonetta du deuxième acte, chantée sur le souffle et ponctuée de pianissimi arachnéens, que l’artiste emporte définitivement l’adhésion du public. La reprise ornée, susurrée comme un secret délivré au creux de l’oreille, est à donner en exemple dans tous les conservatoires. Dans les ensembles ou l’air du champagne attaqué vivacissimo, Davide Luciano démontre enfin une parfaite osmose avec la battue du chef à laquelle il se conforme au doigt et à l’œil, révélant une belle complicité musicale avec Christophe Rousset.

L’immense silhouette de Laurent Kubla empêche d’envisager le tandem Don Giovanni / Leporello sous l’angle de la gémellité – ce qui pose d’ailleurs un réel problème de cohérence dramatique au début du second acte, lorsque les deux personnages sont censés se faire passer l’un pour l’autre. Le baryton belge a cependant d’autres atouts à faire valoir au service de cette production : collègue de bureau et financier moins doué que Don Giovanni, son Leporello a la dégaine du bon copain avec lequel on apprécie faire les 400 coups. Vocalement, Laurent Kubla éprouve en début de spectacle quelques difficultés à suivre les tempi infernaux de l’orchestre mais dès la seconde partie de l’air du catalogue son timbre sombre réussit à se couler dans le flot musical de l’orchestre et ses excellentes dispositions de comédien en font le parfait sparring-partner de Davide Luciano.

Masetto de luxe, Pierre Doyen ravirait presque la vedette à Leporello tant son personnage de jeune marié jaloux est d’un naturel confondant. Dès son aria « Ho capito, signor si », la voix est parfaitement en place, sonnante et claire comme un instrument parfaitement maîtrisé. Le final du premier acte et le sextuor du second confirment par la suite tout le bien qu’il faut penser de ce jeune chanteur. Par comparaison, la Zerlina de Sarah Defrise est un peu en deçà. Si le personnage est bien caractérisé, ni trop naïve, ni trop féministe avant l’heure, la performance vocale nécessite d’être remise encore sur le métier pour en corriger quelques aigus rugueux.

Couple bancal aux sentiments asymétriques, Maria Grazia Schiavo et Maxim Mironov prêtent à Donna Anna et à Don Ottavio des moyens vocaux de grand luxe. De la riche héritière du commandeur, la soprano napolitaine a le port altier et le timbre charnu qui conviennent idéalement à ce personnage tiraillé entre son honneur et l’attraction qui la pousse à son corps défendant vers Don Giovanni. Ses deux grandes arie « Or sai chi l’onore » et « Non mi dir, bel’idol mio » sont deux moments de bravoure chaleureusement applaudis par le public, la chanteuse s’y révélant une subtile mozartienne et une rigoureuse technicienne dans l’art périlleux des vocalises. L’artiste russe est lui aussi parfaitement rodé à la manière élégante dont il convient d’interpréter les rôles de tenore di grazia. De cette vocalité qui fit son succès dès son interprétation de Lindoro de L’Italienne en Algérie sur la scène du festival d’Aix en 2006, Maxim Mironov connait tous les arcanes. Son timbre léger mais viril, sa musicalité et son engagement dramatique donnent consistance à Don Ottavio et hissent le personnage au-delà de l’amoureux benêt qu’il est trop souvent. Lorsqu’un interprète survole de si haut une partition, on regrette évidemment que Mozart ne lui ait pas donné davantage à chanter qu’un duo, deux airs et quelques ensembles !

Pour distribuer le personnage de Donna Elvira, l’opéra de Liège a choisi la mezzo-soprano sicilienne Josè Maria Lo Monaco dont le timbre pulpeux se distingue clairement de celui de Maria Grazia Schiavo. Incarnant de manière convaincante la femme délaissée par Don Giovanni, la chanteuse originaire de Catane apparait d’abord fébrile dans sa première aria « Ah ! Chi mi dice mai », un vibrato excessif et des aigus stridents faisant craindre un moment que le rôle ne soit pas à sa portée. Mais le métier de la chanteuse lui permet rapidement de surmonter son trac, sa contribution au trio des masques se révélant impeccable de style et de justesse. En fin de représentation, totalement libérée, elle délivre même un grand récitatif émouvant ( « In quali eccessi » )  et une interprétation très incarnée de l’aria « Mi tradi quell’alma ingrata ».

En commandeur, la basse belgo-libanaise Shadi Torbey montre hélas rapidement les limites de son instrument. D’une belle sonorité dans le medium, sa voix perd malheureusement en volume dès qu’il s’agit d’aller chercher vers le bas de la tessiture les graves abyssaux de la confrontation finale avec Don Giovanni.

Peu sollicité, sinon dans le final du 1er acte et les imprécations infernales de la dernière scène, les chœurs de l’Opéra royal de Wallonie-Liège se montrent cependant incisifs et parfaitement idiomatiques.

Au rideau final, le public liégeois démontre sa capacité à s’enthousiasmer pour une proposition dramaturgique audacieuse et témoigne, par la chaleur de ses ovations, de son amour inconditionnel pour l’opéra italien. Ce soir encore, l’Opéra royal de Wallonie a fait honneur à sa réputation de théâtre le plus septentrional de la péninsule italienne.

Les artistes

Don Giovanni : Davide Luciano
Leporello : Laurent Kubla
Donna Anna : Maria Grazia Schiavo
Donna Elvira : Josè Maria Lo Monaco
Don Ottavio : Maxim Mironov
Masetto : Pierre Doyen
Zerlina : Sarah Defrise
Le Commandeur : Shadi Torbey

Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, dir. Christophe Rousset
Choeur de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, dir. Denis Segond
Mise en scène : Jaco van Dormael
Lumières : Nicolas Olivier
Costumes : Fernand Ruiz
Décors : Vincent Lemaire

Le programme

Don Giovanni
Opéra en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo da Ponte, créé à Prague le 29 octobre 1787.

Opéra Royal de Wallonie Liège, représentation du vendredi 13 mai 2022.

Christophe RoussetDavide LucianoJaco van DormaelJosè Maria Lo MonacoLaurent KublaMaria Grazia SchiavoMaxim MironovPierre DoyenSarah DefriseShadi Torbey
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Nicolas Le Clerre

C’est un Barbier de Séville donné à l’Opéra National de Lorraine qui décida de la passion de Nicolas Le Clerre pour l’art lyrique, alors qu’il était élève en khâgne à Nancy. Sa passion du beau chant le conduisit depuis à fréquenter les théâtres parisiens, le San Carlo de Naples, le Semperoper de Dresde ou encore le Metropolitan Opera de New-York. Collectionneur compulsif de disques, admirateur idolâtre de l’art de Maria Callas, Nicolas Le Clerre est par ailleurs professeur d’Histoire-Géographie et membre de la Société Philomathique de Verdun.

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