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Une Elektra à la fosse luxuriante à Bastille

par Gilles Charlassier 3 juin 2022
par Gilles Charlassier 3 juin 2022

© Emilie Brouchon - Opéra national de Paris

© Emilie Brouchon - Opéra national de Paris

© Emilie Brouchon - Opéra national de Paris

© Emilie Brouchon - Opéra national de Paris

© Emilie Brouchon - Opéra national de Paris

© Emilie Brouchon - Opéra national de Paris

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Reprise pour la première fois depuis 2013, la production d’Elektra de Robert Carsen privilégie une vision sombre et minérale, qui s’appuie sur une scénographie unique. Dessiné par Michael Levine, le décor d’enceinte bétonnée et la noirceur d’une terre réduite en cendres ne forment qu’un avec les costumes de la même couleur conçus par Vazul Matusz. Sous les éclairages  réglés conjointement par Peter van Praet et le metteur en scène canadien, cette lecture prend le parti de l’atemporalité du rituel de mort et de vengeance, calibré par la chorégaphie de Philippe Giraudeau, sur un terreau que d’aucuns relieraient au Sacre du printemps revu par Pina Bausch – au demeurant les deux opus de Strauss et Stravinski sont quasi contemporains et explorent l’un et l’autre une certaine violence primitive. L’entrée augurale des six servantes est très révélatrice de cette conception qui fond les individualités dans la masse mouvante du collectif : l’oreille reconnaît les voix des cinq servantes (Katharina Magiera, Florence Losseau, Marie-Luise  Dressen, Sonja Šarić et Laura Wilde) dans le chœur mobile des servantes, préparé par Alessandro Di Stefano, sous l’œil de la surveillante campée par Madeleine Shaw, sans que l’œil puisse s’arrêter à leur identification. Seule se distingue la chevelure roussoyante d’Angela Denoke en Clytemnestre, qui signe d’emblée son destin de victime expiatoire, dans une apparition magistrale de la soprano allemande, dont le medium condense les calculs et séductions insinuants de la reine face à sa fille pour échapper à la lumière de son crime scellant son sort, et dont les cris émergeront d’un réduit sous la scène, seule ouverture pratiquée dans ce huis clos qui ne peut être qu’outre-tombal.

Dans cette conception que Robert Carsen a décliné ailleurs – à l’exemple d’Orphée et Eurydice de Gluck – mais qu’il porte ici à un accomplissement et une acuité prédestinés, Semyon Bychkov propose une lecture à rebours de cette minéralité implacable, comme de la déferlante de décibels parfois en vigueur dans une des partitions à la nomenclature orchestrale la plus imposante de l’histoire de la musique. Face à la fosse de la Bastille, la lisibilité de l’approche se précise progressivement, dans une attention aux équilibres entre les pupitres qui donne toute sa mesure dans une luxuriance inouïe de timbres et de couleurs. Plus que l’explicitation formelle d’un monolithe, un tel chatoiement tutoie çà et là des alchimies chambristes au cœur même de l’horreur tragique, distillant une ambivalence que n’aurait pas reniée Mahler, et déploie une palette expressive qui prolonge plutôt qu’elle ne rompt avec les charmes insidieux de Salome, sans oublier l’évidence de la filiation wagnérienne : l’extase d’Elektra vengée se fait jumelle de celle d’Isolde au seuil du trépas. À cet égard, on saluera la souplesse et la transparence de la pâte sonore de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, qui ne court pas après la légende d’écrasement du plateau vocal.

Dans cette même veine s’affirme l’incarnation de Christine Goerke dans le rôle-titre, dont la présence gagne en ampleur au fil de la soirée. Si d’aucuns apprécieront l’économie de l’endurance, elle sert surtout une intensification de la tension dramatique jusqu’aux confins de l’hallucination, sans recours aux facilités du cri et de la puissance vocale : la générosité de la beauté straussienne n’est jamais sacrifiée, fût-ce dans la crudité du tragique. Elza van der Heever réserve une Chrysothémis frémissante, dont la méforme annoncée en début de spectacle n’impacte guère la vigueur du chant. Si l’intervention de Gerhard Siegel en Egisthe répond sans faute et sans caricature à l’archétype du ténor de caractère, Tómas Tómasson impose un Oreste robuste, aux graves nourris et charnus, aux côtés de son précepteur confié à Philippe Rouillon. Les répliques de la confidente de Clytemnestre par Stéphanie Loris et celles de la porteuse de traîne par Marianne Croux complètent le tableau tandis que l’on saluera la complémentarité entre la santé du jeune serviteur par Lucian Kraznec – ténor dont la carrière, certes déjà engagée, méritera d’être suivie – et son homologue vétéran par le solide Christian Tréguier. Une Elektra justement applaudie par le public !

Les artistes

Elektra : Christine Goerke
Clytemnestre : Angela Denoke
Chrysothémis : Elza van den Heever
Egisthe : Gerhard Siegel
Oreste : Tómas Tómasson
Le précepteur d’Oreste : Philippe Rouillon
La confidente de Clytemnestre : Stéphanie Loris
La porteuse de traîne : Marianne Croux
Un jeune serviteur : Lucian Kraznec
Un vieux serviteur : Christian Tréguier
La surveillante : Madeleine Shaw
Première servante : Katharina Magiera
Deuxième servante : Florence Losseau
Troisième servante : Marie-Luise  Dressen
Quatrième servante : Sonja Šarić
Cinquième servante : Laura Wilde
Six servantes : Sophie Claisse, Rocío Ruiz Cobarro, Caroline Bibas, Yasuko Arita, Daniela Entcheva, Caroline Petit

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris, dir. Semyon Bychkov
Chef des Chœurs : Alessandro Di Stefano
Mise en scène : Robert Carsen
Décors : Michael Levine
Costumes : Vazul Matusz
Lumières : Peter van Praet, Robert Carsen
Chorégraphie : Philippe Giraudeau

Le programme

Elektra

Opéra en un acte de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannsthal, créé en 1909 à Dresde
Opéra national de Paris Bastille, représentation du lundi 16 mai 2022.

Angela DenokeChristine GoerkeElza van den HeeverGerhard SiegelRobert CarsenSemyon BychkovTómas Tómasson
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Gilles Charlassier

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