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Le Chant de la Terre au TCE : la Fin comme apaisement 

par Vinicius van Eyk 7 juin 2026
par Vinicius van Eyk 7 juin 2026
Juraj Valčuha – Droits réservés
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Das Lied von der Erde, Paris, Théâtre des Champs Élysées, jeudi 4 juin 2026

Daniel Behle, Mariane Crebassa et Juraj Valčuha signent un Das Lied von der Erde sans emphase, où la beauté annonce sa disparition sans jamais céder au pathos.

On connaît la phrase : Memento, homo… Oui, l’affaire est entendue. Et pourtant, Mahler ne nous parle pas de mort. Il parle de ce qui reste quand on a cessé d’avoir peur. Symphonie de lieder, selon les termes d’Henri-Louis de la Grange, entre le rituel de survie et l’exercice de lucidité devant l’impondérable, Das Lied von der Erde n’est pas une œuvre qui se laisse approcher facilement. Soutenue par un équilibre aussi délicat que troublant, elle nous échappe au moment même où elle semble se livrer. Car au détour d’un éclat d’euphorie teintée de sensualité dans Von der Schönheit ou de la légèreté enflammée de Von der Jugend, c’est ce rendez-vous avec la finitude qui nous attend. On aura beau tourner le regard vers un ailleurs qui se veut éloigné de la souffrance et du dernier soupir… Peine perdue. La seule certitude, c’est la poussière. Ce qui apaise l’angoisse que peut susciter cette rencontre, la plus redoutée entre toutes, c’est une profonde sérénité, alliée à une capacité souveraine à se résigner à ce que, dans les paroles de Hans Bethge, l’on n’aperçoit ni comme une fatalité ni comme un malheur. Adieu ? Oui, mais sans détresse, chassant tout pathos, répudiant le larmoiement.

Œuvre circulaire sous forme d’un arc initiatique, elle est conçue comme une symphonie dont chaque mouvement est associé à un lied, tandis que le cycle de lieder est lui-même construit selon une architecture symphonique. Résultat : il serait vain de vouloir l’apprécier soit comme l’un (trop intime, trop textuel pour une symphonie), soit comme l’autre (trop vaste, trop architecturé pour des lieder) de façon isolée. C’est une méditation orchestrale où la voix, traitée comme un instrument à part entière, devient vecteur de vérité.

Chez Daniel Behle, la puissance wagnérienne se manifeste, mais sans jamais écraser le lyrisme que sa partie exige. Plus ténor lyrique large que jugendlicher Heldentenor, assurément, aux aigus francs mais non agressifs, rutilants mais non métalliques. La projection, sans assombrissement, s’accompagne d’une diction nette et dépourvue de toute dureté. On s’en délecte. Pas de caricature de mauvais goût (Der Trunkene im Frühling), mais une ironie mélancolique. Seul petit bémol : ses beaux yeux bleus expressifs presque constamment rivés à la partition (peut-être en raison d’un délai de préparation trop court ?). Un peu plus de contact visuel avec un public heureux de l’écouter eût été le bienvenu.

Marianne Crebassa offre la souplesse de son legato et toute la profondeur de son médium à une belle interprétation. Pleine, mais jamais pesante, la voix émerge du silence et invoque tour à tour chair et jeunesse, jusqu’à presque se désincarner dans un Abschied qui ouvre la porte à un monde que l’on ose à peine scruter, mais que la beauté vocale nous invite à considérer avec suavité. Les sept ewig de la fin auraient pu être encore plus éthérés, plus translucides, mais s’inscrivent malgré tout dans une certaine modestie d’intention qui traverse toute sa performance. Moins de mystique que d’humanité. Et cela suffit.

La direction de Juraj Valčuha révèle une transparence rituelle captivante : timbres raréfiés, cordes en filigrane, douce élégance. Même les tutti restent fins, respectant cette logique chambriste qui nous invite à contempler avec quiétude une beauté qui annonce elle-même sa disparition. Ici s’exerce l’art du dépouillement : pas de lecture monumentale, ardente ou tragique. Il ne force pas le trait sur le caractère ritualiste que certaines lectures trop enflammées mettent en lumière, mais propose une transparence incarnée, à la respiration large, aux tempi souples, laissant la place qui convient aux voix. L’enchaînement des épisodes est naturel, les ralentissements excessifs rejetés, les effets dramatiques appuyés soigneusement évités. Lumière crépusculaire, oui, mais privée de toute morbidité, avec une capacité prodigieuse à préserver la tension sur toute la durée d’Abschied. Quelque chose qui rappelle la direction de Bernard Haitink, avec une sobriété d’approche qui, dans sa retenue, révèle un extrême raffinement.

Reste la phrase : Souviens-toi, homme… Elle ne change pas. Ce qui change, c’est la manière de l’entendre. Ici, la fin n’est plus une chute, mais un retour. Puisque tous retournent à la Terre, pourquoi son chant ne serait-il pas aussi le nôtre ? 

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Les artistes

Orchestre National de France, dir. Juraj Valcuha
Marianne Crebassa, mezzo-soprano
Daniel Behle, ténor

Le programme

Das Lied von der Erde (Le chant de la Terre)

Symphonie pour ténor, alto et grand orchestre de Gustav Mahler, sur des poèmes du recueil La Flûte chinoise adaptés par Hans Bethge, créé le 20 novembre 1911 à Munich.
Paris, Théâtre des Champs Élysées, concert du jeudi 4 juin 2026.

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Marianne CrebassaDaniel BehleJuraj Valčuha
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Vinicius van Eyk

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