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ProductionCompte renduVu pour vous

Marseille : morne Rigoletto

par Jean-François Lattarico 8 juin 2026
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© Camille Rovera

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Rigoletto, Opéra de Marseille, dimanche 07 juin 2026

Une production en demi-teinte, sauvée par une scénographie efficace, une distribution sans faille dominée par le duo Gilda/Rigoletto, mais gâtée par une direction d’acteurs fantomatique et une direction d’orchestre sans réel charisme.

Est-ce la malédiction (la bien nommée) des classiques que de s’attendre à une plus grande exigence dans les voix, la direction d’orchestre et d’acteurs, dans une scénographie et une lecture qui respectent l’intégrité du drame tout en renouvelant l’approche d’une œuvre connue, archi-connue ? Il y a dans la mise en scène de Charles Roubaud (qui nous avait épaté dans le récent Rheingold et qui avait déjà signé la précédente production marseillaise de l’œuvre en 2019) des trouvailles ingénieuses et fort bienvenues, comme cette tête géante d’un bouffon tirant la langue et coiffé d’un chapeau à grelots (clin d’œil au Triboulet hugolien), tandis que la longue poutre qui la prolonge sert de passerelle où déambulent les personnages et démarque en même temps les différents espaces. Les lumières efficaces de Jacques Rouveyrollis apportent la variété nécessaire à illustrer les humeurs changeantes de l’intrigue et des caractères (la tête sera ainsi bariolée lors de la fête du premier acte, rouge pourpre dans la salle du palais du II, gris strié, évoquant le marbre du tombeau dans le dernier acte funèbre et funeste), jusqu’aux larmes qui coulent furtivement d’un œil de la tête à la toute fin de l’opéra. On louera également les splendides costumes de Katia Duflot, habituée des lieux (et déjà à la manœuvre en 2019), qui nous plongent dans une ambiance Second Empire, contemporaine de Victor Hugo. Mais le bât blesse dans la direction d’acteurs, quasi inexistante. La plupart des interprètes, à l’exception peut-être des deux protagonistes, peinent à imposer une réelle présence sur scène, évoluant sans grande conviction. Un statisme dommageable, distillant parfois un sentiment d’ennui, alors que tout chez Verdi est mouvement perpétuel (y compris dans les airs – voir le célèbre « Tutte le feste al tempio », où par le biais de l’hypotypose, la stase traditionnellement associée aux formes closes, se transforme en élan dynamique).

La distribution réunie pour cette nouvelle production se distingue toutefois par sa belle homogénéité, dont se détache la remarquable Gilda de Ruth Iniesta, voix chaude, sonore, bien projetée, recouverte d’un fin métal de bronze qui évoque l’art et la technique d’une Nelly Miriciou, et qui impressionne également par son ample ambitus. Sebastian Catana campe un Rigoletto très convaincant, jusqu’à sa démarche claudicante, censée évoquer sa laide difformité. Son timbre de baryton est parfaitement ciselé qui jamais n’entrave une prononciation impeccable du texte à laquelle Verdi tenait tant. Dommage là encore que sa potentielle présence scénique soit quelque peu atténuée par un manque évident d’imagination dans la direction d’acteurs. Globalement, et cela vaut pour la quasi-totalité des interprètes, les contrastes – essentiels dans le théâtre verdien – sont insuffisamment marqués. John Osborn incarne un Duc de Mantoue bien en phase avec le caractère falot du personnage, faux Don Juan et vrai libertin, comme le lui assène Maddalena au 3e acte (« Ha un’aria il signorino / Da vero libertino »). Les aigus sont filés avec aisance, alors que paradoxalement le médium manque parfois de clarté. Le Sparafucile de Patrick Bolleire est impeccablement tenu, si ce n’est un relatif effacement sur scène, tout comme étrangement absente, voire fantomatique apparaît la Giovanna de Marie Lenormand, qui semble engoncée dans sa gestuelle dont elle ne sait que faire, malgré un timbre des plus alliciants. Excellente prestation en revanche de Deniz Uzun dans le rôle secondaire de Maddalena. La mezzo turco-allemande séduit par une voix d’un grave abyssal et par son étendue qui enchante à chacune de ses rares interventions. Éloges mérités aussi pour le baryton-basse Maurel Endong, dans le rôle marginal mais essentiel du Comte Monterone, à l’origine de la « malédiction » qui pèse sur le protagoniste – une grande voix pour un petit rôle, selon le souhait de Verdi lui-même : son timbre d’une grande amplitude est toujours attentif à la prosodie tortueuse du livret. Les autres rôles tenus par Laurence Janot (la comtesse Ceprano), Ana Escudero (le Page), Gilen Goicoechea (le Chevalier Marullo), Alfred Bironien (Matteo Borsa), Jean-Marie Delpas (le Comte Ceprano), ou encore Norbert Dol (l’Officier), sont honorablement défendus. Une mention spéciale pour les chœurs impeccables de l’Opéra, fort bien préparés par Florent Mayet, marqués par une belle cohésion et une diction sans faille (mémorable le finale du I, « Zitti, zitti, moviamo a vendetta »).

Dans la fosse, Paolo Arrivabeni dirige les forces de l’Opéra de Marseille sans véritable imagination, privilégiant une lecture littérale à la mise en valeur des contrastes. Ainsi l’accompagnement tout en délicatesse de l’air fameux « La…la…la…la », tombe à plat, ou celui scolaire de « Parmi veder le lacrime », qui obère toute émotion réelle, même si les fins d’actes sont mieux défendues. Le chef semble oublier que chez Verdi, le théâtre est aussi dans la fosse.

————————————————–

Retrouvez Sebastian Catana en interview ici.

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Les artistes

Gilda : Ruth Iniesta
Maddalena : Deniz Uzun
Giovanna : Marie Lenormand
La Comtesse Ceprano : Laurence Janot
Le Page : Ana Escudero
Rigoletto : Sebastian Catana
Le Duc de Mantoue : John Osborn
Sparafucile : Patrick Bolleire
Le Comte Monterone : Maurel Endong
Le Chevalier Marullo : Gilen Goicoechea
Matteo Borsa : Alfred Bironien
Le Comte Ceprano : Jean-Marie Delpas
L’Officier : Norbert Dol

Orchestre de l’Opéra de Marseille : dir. Paolo Arrivabeni
Chef de chœur : Florent Mayet
Mise en scène : Charles Roubaud
Décors : Emmanuelle Favre
Costumes : Katia Duflot
Lumières : Jacques Rouveyrollis

Le programme

Rigoletto

Opéra en trois actes de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave, créé au Théâtre La Fenice à Venise le 11 mars 1851.
Opéra de Marseille, représentation du dimanche 07 juin 2026.

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Patrick Bolleirecharles roubaudSebastian CatanaRuth IniestaDeniz UzunMaurel EndongJohn OsbornPaolo Arrivabeni
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Jean-François Lattarico

Professeur des Universités en études italiennes à l'université Lyon 3 Jean Moulin, spécialiste de l'opéra des XVIIe et XVIIIe siècles. Il a publié l'édition critique des livrets de Busenello, ainsi qu'un ouvrage sur les animaux à l'opéra (Le chant des bêtes), tous deux parus chez Classiques Garnier.

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