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Versailles : Des Ténèbres au Paradis

par Marc Dumont 1 avril 2026
par Marc Dumont 1 avril 2026
photo Marc Dumont
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1,1K

Couperin : Leçons de Ténèbres, Chapelle royale du Château de Versailles, mardi 31 mars 2026

Quelle excellente idée que de débuter ce programme par le si peu connu Stabat Mater de Sébastien de Brossard, totalement dédié au chœur ou de nombreuses voix solistes se détachent tour à tour, à commencer par celle, limpide, de Fanny Valentin. Un léger faux départ n’a en rien gommé l’impression de plénitude ressentie à l’écoute du déploiement d’une polyphonie qui plonge dans des chatoiements alla romaine. Les voix se déploient dans le dolorisme poignant du « Quis est homo », l’ombre portée d’Allegri planant sur le « Vidit suum ». Elles esquissent ensuite une joie intérieure dans l’« Eia mater » et le « Fac me cruce custodi ». Tout fait de cette œuvre un grand moment de musique spirituelle, conduite avec un vrai sens des couleurs et du récit par Chloé de Guillebon, dirigeant depuis l’orgue positif accouplé à un clavecin.

En dehors d’une simple logique musicale et spirituelle, faire se succéder le Stabat Mater et ce Reniement de Saint Pierre obéit aussi à une évidence historique : Sébastien de Brossard admirait Charpentier et eut la judicieuse idée de copier cette partition – parmi d’autres – ce qui a permis la transmission de ce petit oratorio spirituel qui, sans cela, eut été perdu. D’où l’absence de datation d’une œuvre particulièrement prenante.

Chloé de Guillebon a eu raison de choisir un tempo allant, des rebonds théâtraux, un jeu profondément dramatisé dans ce Reniement. Le texte – parole et musique – y invite. Ce drame à plusieurs voix emprunte à la déclamation qui n’exclut pas le cri (« Ah Domine ! »), comme à la polyphonie italianisante. Et Charpentier termine sa partition de façon extrêmement dramatique, d’un effet saisissant si bien mis en valeur par la cheffe. Car après son triple reniement vient le temps de la sidération de Pierre, réalisant l’horreur de son acte. Après un long silence, la musique change totalement de climat et plonge dans une déploration ou l’influence italienne de son maître Carissimi – et particulièrement de son oratorio Jephté – est ici clairement sensible, nous laissant face à un abîme.

Dans ce petit théâtre de la trahison, chacun des solistes du chœur est sollicité. C’est là encore l’occasion d’entendre des timbres différents, parfois inégaux. Si la mise en place est travaillée, la cohésion d’ensemble reste encore à gagner en clarté et assurance pour un ensemble choral récent. Ici, comme durant tout le concert, l’accompagnement des deux théorbes de Léa Masson et Morgan Marquié était aussi délicat que subtil, dramatisant certains effets, alors que la somptueuse viole de Claire Gautrot suivait chaque inflexion de la musique et chaque intention de Chloé de Guillebon. Il n’y a aucun alanguissement dans la conduite et les choix interprétatifs de la cheffe et le résultat est confondant de profondeur spirituelle, d’intériorité – d’évidence.

Après cette musique sombre vint le temps des Ténèbres de Couperin. Et le contraste fut total, dans un dépouillement absolu et une pureté vocale sans pareille, par la grâce de deux chanteuses. A la voix aérienne d’Ana Vieira Leite revenait la Deuxième Leçon, émouvante, qu’elle achevait par un bouleversant « Jérusalem ». La Première Leçon, dévolue Catherine Trottmann, semblait en totale apesanteur tant son timbre, lumineux et charnue à la fois, est d’un rare cristallin, offrant un chant d’un naturel et d’une plasticité déconcertants. Elle nous saisit dans l’énoncé des lettres qui ouvrent chaque séquence de ces Leçons. Par leur fulgurance, les vocalises entrainent d’emblée le public dans un monde de pure sensualité et le texte jouait sur de multiples contrastes ineffables.

Catherine Trottmann © Thibault Eskalt
Ana Vieira Leite © Jean-Baptiste Millot

Les deux sopranos mêlaient ensuite leur talent pour une Troisième Leçon d’une rare douceur et profondeur, avec un sens du drame, une façon de suspendre le temps, au pur bonheur de son. A-t-on jamais entendu Leçons de Ténèbres pour le Mercredi Saint plus suaves et extatiques ? À quand un enregistrement ?  

Ensemble, elles nous ont ouvert les portes d’un Paradis.

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Les artistes

Catherine Trottmann et Ana Vieira Leite, sopranos
Claire Gautrot, viole de gambe
Léa Masson et Morgan Marquié, théorbes

Chœur de l’Opéra Royal, dir. Chloé de Guillebon

Le programme

Couperin : Leçons de Ténèbres
Concert à la bougie

Stabat Mater de Sébastien de Brossard
Le reniement de Saint-Pierre de Marc-Antoine Charpentier
Trois Leçons de Ténèbres pour le Mercredi Saint de François Couperin
Chapelle Royale du Château de Versailles, concert du mardi 31 mars 2026.

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Catherine TrottmannAna Vieira LeiteChloé de Guillebon
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Marc Dumont

Passionné par l’Histoire et la Musique, Marc Dumont a présenté des centaines de concerts et animé de multiples émissions à Radio France de 1985 à 2014. Il se consacre à des conférences et animations, rédige actuellement un livre où Musiques et Histoire se croisent sans cesse, et propose des « Invitations aux Voyages », qui sont des rencontres autour de deux invités, en vidéo.

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