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The Exterminating Angel à Bastille : l’horreurette mexicaine

par Pierre Brévignon 2 mars 2024
par Pierre Brévignon 2 mars 2024

© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

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The Exterminating Angel (Thomas Adès), Opéra de Paris Bastille, 29 février 2024

L’ex-enfant terrible de la musique anglaise s’attaque au huis-clos métaphysique de Luis Buñuel

Salué dès ses débuts dans les années 1990 comme l’héritier de Benjamin Britten, Thomas Adès s’est plutôt bien accommodé de cette pesante comparaison. Loin de toute influence épigonale, son langage musical reste strictement personnel, sans génuflexion à son glorieux aîné – tout juste Adès a-t-il repris, à 28 ans, les rênes du festival d’Aldeburgh. S’il fallait trouver un point de rencontre entre les univers esthétiques de ces deux « Orpheus Britannicus », on pourrait le résumer par : la plus extrême délicatesse associée à la violence la plus sombre. On retrouve ces qualités duelles dans l’impressionnant Exterminating Angel dont l’Opéra Bastille accueille ce mois-ci la création française, huit ans après avoir été porté sur les fonts baptismaux salzbourgeois.

Commandé conjointement en 2015 par le Festival de Salzbourg, Covent Garden, l’Opéra royal du Danemark et le Metropolitan Opera, le troisième opéra de Thomas Adès est une adaptation fidèle de l’avant-dernier film du « cycle mexicain » de Luis Buñuel : L’Ange exterminateur (1962). L’histoire est d’une redoutable simplicité : à l’issue d’une soirée à l’opéra où se donnait Lucia di Lammermoor, un groupe d’amis de la haute société mexicaine se retrouve dans le manoir de Lucia et Edmundo de Nobile pour un dîner en hommage à la cantatrice Leticia Meynar. Seule ombre au tableau : avant l’arrivée des convives, les domestiques ont inexplicablement pris la fuite, laissant un unique majordome s’occuper du dîner. N’importe : la soirée se déroule agréablement, on badine, on se met au piano, on flirte… Au moment de prendre congé, tard dans la nuit, les invités semblent ne pas vouloir – ou pouvoir – quitter la salle de réception. Peu à peu, le phénomène se confirme : une force mystérieuse les empêche tout simplement de sortir de la pièce. Débute alors un huis-clos étouffant sur plusieurs jours et plusieurs nuits, où ces otages d’un geôlier invisible vont peu à peu se délester de leurs oripeaux humains pour glisser vers une bestialité terrifiante, dans une lutte effrénée pour survivre.

The Exterminating Angel Symphony, par le City of Birmingham Symphony Orchestra sous la direction de Mirga Gražinytė-Tyla (Los Angeles, Walt Disney Concert Hall, 10 octobre 2022)

Décrivant son approche du film de Buñuel, Adès explique avoir été frappé par sa ressemblance avec une opérette, mais une opérette horrifique. Ravel avait son Heure espagnole, Adès invente l’« horreurette » mexicaine. Qu’on ne s’y trompe pas, pourtant : par l’ampleur de l’orchestre convoqué – auquel s’ajoutent des ondes Martenot plutôt rares dans la fosse de Bastille – comme par le plateau vocal – quinze chanteuses et chanteurs en permanence sur scène pendant deux heures -, l’œuvre d’Adès se présente comme un opéra ambitieux, exigeant, parfois aride. Par ses motifs concentriques obsessionnels tout en glissandi, ses lignes de chant tendues, sa dislocation progressive des formes (la sonate jouée au piano pour divertir les convives, les pirouettes vocales de la diva, les valses fantomatiques et les rythmes processionnels tournant peu à peu à vide), la musique parvient à communiquer aux spectateurs/auditeurs une impression prégnante de claustrophobie. Si l’on rit ou sourit, c’est toujours avec un arrière-goût d’angoisse, tant le spectacle offert par la production de Calixto Bieito souligne la déliquescence sans retour de cet échantillon d’humanité traversé, tiraillé, tourmenté par des pulsions et des désirs contradictoires. Dans le vaste salon des Nobile, tout de blancheur moulurée, les quinze personnages deviennent des mobiles colorés dont on observe les trajectoires, les collisions et les implosions avec une curiosité effarée – mais peut-être moins d’empathie que chez Buñuel. Il faut dire que la multitude de drames intimes se jouant sur l’immense plateau finit par se perdre dans l’hystérie générale, scandée par des déferlements orchestraux paroxystiques. Le pendule qui, en chaque personnage, oscille sans cesse du sexe à la mort a ici des airs de wrecking ball… Autre étrangeté, Bieito choisit d’escamoter un des coups de théâtre les plus forts du film : l’assaut du manoir par les forces de police, elles aussi empêchées par la « force invisible », que l’on comprend alors agissante non seulement dans la maison mais aussi au-dehors. Or ici, tout se passe in absentia au début du troisième acte, dans un furtif échange choral en coulisses… Dommage. Dommage aussi que la barrière infranchissable du salon, d’autant plus effrayante chez le cinéaste qu’elle est invisible, soit ici platement figurée par une haute double porte, transformant les personnages et le public en autant de Judith bartokiennes. On ne s’attardera pas sur les fantaisies indéchiffrables ou les motifs d’une modernité déjà vieillotte dont Bieito assaisonne sa lecture (copulation sur un ours en peluche géant, enfant bêlant en regardant ses ballons gonflables en forme de moutons…). Au moins les projections vidéo nous auront-elles été épargnées, fait suffisamment rare pour être mentionné.

À l’inverse, l’engagement total des chanteurs de ce huis-clos XXL n’appelle que des éloges. Dans le rôle des amphytrions, les Nobile (Jacquelyn Stucker, au grave envoûtant, et Nicky Spence, d’une présence scénique peu commune) partagent la même aura sulfureuse. Leur font écho les fiancés incarnés par Amina Edris et Filipe Manu, si justes dans l’expression d’une passion juvénile dont la mort semble la seule issue. Le troisième couple de la soirée est interprété par Paul Gay, en chef d’orchestre arrogant, et son épouse Christine Rice (la pianiste par qui le sortilège arrive, et dont l’air « Over the sea, where is the way ? » constitue un des moments saillants de la soirée). Le dernier couple est formé par une sœur et son frère : au riche timbre de la soprano Claudia Boyle, si à l’aise aux plus hautes cimes de l’aigu, répond celui d’Anthony Roth Costanzo, personnage aussi gender fluid que son registre de contre-ténor. Mais la palme des aigus de la soirée revient logiquement à la colorature Gloria Tronel (dans le rôle de la diva Leticia Meynar), qu’Adès gratifie de contre-la dont la Franco-Roumaine se joue avec brio. Mentions spéciales enfin à Hilary Summers, complice de Pierre Boulez, qui nous régale de son contralto dans un interlude hagard (Acte III, scène 3) et à Clive Bailey, dont la prestation scénique révèle un humour distancié so british…

Sollicitées comme rarement, les percussions de l’Orchestre de l’Opéra de Paris s’imposent comme les héroïnes de cette soirée, et les ondes Martenot de Nathalie Forget comme une guest star de choix. Le compositeur dirige sa partition avec une énergie contagieuse, qui lui vaut une longue ovation finale. (À noter qu’il remontera sur le podium les 3, 6 et 9 mars, le chef Robert Houssart dirigeant les 13, 17 et 23 mars.)

Les artistes

Lucia de Nobile : Jacquelyn Stucker
Edmundo de Nobile : Nicky Spence
Leticia Meynar : Gloria Tronel
Leonora Palma : Hilary Summers
Silvia de Ávila : Claudia Boyle
Francisco de Ávila : Anthony Roth Costanzo
Blanca Delgado : Christine Rice
Beatriz : Amina Edris
Comte Raúl Yebenes : Frédéric Antoun
Colonel Álvaro Gómez : Jarrett Ott
Eduardo : Filipe Manu
Señor Russel : Philippe Sly
Alberto Roc : Paul Gay
Docteur Carlos Conde : Clive Bayley
Julio : Thomas Faulkner
Meni : Ilanah Lobel-Torres
Lucas : Julien Henric
Pablo : Andres Cascante
Camila : Bethany Horak-Hallett
Padre Sanson : Régis Mengus
Yoli : Arthur Harmonic

Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris, dir. Thomas Adès
Cheffe des Chœurs : Ching-Lien Wu
Mise en scène : Calixto Bieito
Décors : Anna-Sofia Kirsch
Lumières : Reinhard Traub
Costumes : Ingo Krügler
Dramaturgie : Bettina Auer

Le programme

The Exterminating Angel (2015-2016)

Opéra en trois actes de Thomas Adès (1971) sur un livret du compositeur et de Tom Cairns, d’après le film de Luis Buñuel El Ángel exterminador (1962), créé en 2016 à Salzbourg.
Opéra national de Paris Bastille, représentation du jeudi 29 février 2024.

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Hilary SummersJacquelyn StuckerNicky SpenceThomas AdèsFilipe ManuChristine RiceClaudia BoyleAnthony Roth CostanzoPaul GayGloria TronelCalixto BieitoClive BaileyAmina Edris
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Pierre Brévignon

Pierre Brévignon jongle avec les mots et les notes, tour à tour dans les programmes de l'Opéra de Paris, de la Cité de la Musique, du Théâtre du Châtelet, dans les livrets de CD, dans les salles de conférence de la Philharmonie, au sein de l'Association Capricorn (www.samuelbarber.fr) ou dans les livres qu'il consacre à sa passion : la première biographie française de Samuel Barber ("Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes", éditions Hermann, 2012), le "Dictionnaire superflu de la musique classique" (avec Olivier Philipponnat, Castor Astral, 2015) et "Le Groupe des Six, une histoire des années folles" (Actes Sud, 2020).

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