À la une
À Lille, les voix de la magicienne Alcina enchantent dans...
Brèves d’octobre –
Découvrez le programme 2027 du Festival de Pâques d’Aix-en-Provence
Ça s’est passé il y a 200 ans : création du...
Wozzeck à Florence : Marie, gratia plena
PAATA BURCHULADZE : UN AN DE PRISON, ET LE SILENCE...
Édito de septembre –L’inaltérable modernité des chefs-d’œuvre
Trois visions de l’Amérique au Théâtre des Champs-Élysées
Milan – Redécouverte de CHATTERTON : le Werther de Leoncavallo
L’amour des trois oranges à Lyon : une ouverture de saison survitaminée
  • Accueil
  • À Voir
  • Avant-concerts
  • Vu pour vous
  • Artistes
  • Œuvres
  • Médiathèque
  • Humeurs
Première Loge

Subscribe our Newsletter for latest news.

ProductionCompte renduVu pour vous

La bouleversante Butterfly d’Asmik Grigorian à Berlin

par Stéphane Lelièvre 12 janvier 2026
par Stéphane Lelièvre 12 janvier 2026
© Algirdas Bakas
1 commentaire 5FacebookTwitterPinterestEmail
1,K

Madama Butterfly, Deutsche Oper, Berlin, samedi 10 janvier 2026

Le retour d’Asmik Grigorian à la Deutsche Oper dans Madama Butterfly marque un triomphe. Dans une mise en scène traditionnelle de bon goût, la direction inspirée de Friedrich Praetorius et une distribution homogène culminent dans une Butterfly tragique, bouleversante dès le premier instant, unanimement ovationnée.

Pour deux représentations seulement, Asmik Grigorian faisait son retour à la Deutsche Oper de Berlin dans le rôle-titre de Madama Butterfly, en alternance avec Barno Ismatullaeva et Elena Stikhina. L’événement était d’autant plus attendu qu’il s’inscrivait dans une production ancienne, conçue il y a près de quarante ans par Pier Luigi Samaritani et applaudie à l’Opéra Garnier dans les années 1980. Une surprise, dans une maison réputée pour ses mises en scène radicales et déconstructivistes : ici, point de provocation ni de relecture conceptuelle, mais une vision résolument traditionnelle.

Et pourtant, loin de sentir la naphtaline, le spectacle demeure d’une grande beauté plastique. Esthétiquement soignée, parfaitement lisible, la mise en scène épouse le drame avec une intelligence qui dément l’idée selon laquelle seules les lectures modernes seraient vectrices d’émotion. L’accueil extrêmement chaleureux du public en témoigne. Bien sûr, un tel spectacle ne pourrait constituer une norme permanente, au risque de lasser… Mais des productions traditionnelles de cette qualité restent indispensables, notamment pour permettre aux néophytes de découvrir les œuvres dans leur forme première : on ne peut apprécier pleinement la transgression que si l’on connaît la norme. À ce titre, cette Madama Butterfly constitue une porte d’entrée idéale dans l’univers de Puccini, d’autant que la reprise s’avère remarquablement soignée, jusque dans la direction d’acteurs, chaque interprète se montrant pleinement investi.

© Bettina Stöß
© Bettina Stöß

À la tête de l’orchestre, le jeune chef Friedrich Praetorius, très applaudi, signe une direction très remarquée. Attentif à la luxuriance de l’écriture orchestrale, il évite tout maniérisme tout en se distinguant, paradoxalement, par un sens aigu du détail. Certains moments frappent particulièrement, comme cette impression de temps suspendu — presque une marche funèbre — lorsque Sharpless annonce à Butterfly que Pinkerton ne reviendra pas. Les forces de la maison répondent avec un engagement exemplaire : l’orchestre se montre somptueux, et le chœur livre, à la fin du deuxième acte, un chœur à bouche fermée d’une poésie et d’une nostalgie bouleversantes.

La distribution, très homogène, ne faiblit à aucun moment, jusque dans les rôles secondaires (tout au plus pourra-t-on reprocher à Goro, Burkhard Ulrich, un vibrato parfois un peu trop appuyé). Mention spéciale pour la Suzuki de Martina Baroni : très beau timbre, élégance du chant, profondeur expressive — une artiste que l’on souhaiterait entendre bientôt dans des rôles de plus grande envergure. Pinkerton trouve en Dmytro Popov un interprète solide et intelligent. Le ténor maîtrise parfaitement ce rôle ingrat, vocalement exigeant, et parvient à en restituer toute l’ambiguïté : la superficialité et la lâcheté du personnage, mais aussi son repentir tardif.

Germán Olvera campe un Sharpless d’une humanité devenue rare sur les scènes actuelles. À rebours de certaines mises en scène contemporaines qui semblent s’acharner à nier toute empathie masculine — jusqu’aux excès assumés de certaines relectures récentes : les Germont père et fils interdits de repentir par Silvia Paoli, ou Des Grieux jouissant de voir Manon mourir de soif et refusant de lui porter l’eau qu’elle réclame, dans la Manon Lescaut pragoise mise en scène par Sláva Daubnerová —, ce Sharpless manifeste une véritable émotion face au destin de la jeune geisha – une émotion sincère, qui se communique immédiatement au public. Vocalement irréprochable, le baryton restitue toute la noblesse morale du personnage, sans jamais tomber dans la sentimentalité.

Mais la soirée restera avant tout marquée par la Butterfly d’Asmik Grigorian. On attend la soprano lituanienne dans des rôles plus incandescents, plus ouvertement tragiques, Madama Butterfly  étant souvent perçue comme « l’opéra de l’attente ». Or Grigorian en livre une lecture profondément bouleversante, précisément parce qu’elle en fait une tragédie dès le premier instant. Aucune minauderie, ni scénique ni vocale, pour souligner l’adolescence du personnage. Vocalement, elle aborde le premier acte avec une voix pleinement lyrique, sans chercher à l’alléger artificiellement. Dramatiquement surtout, son incarnation est saisissante : le visage, l’attitude, le regard contredisent sans cesse les paroles d’espoir du livret. Cette Butterfly semble convaincue dès le début de la trahison de Pinkerton. Elle n’attend pas vraiment ; elle sait…
Cette lecture confère à l’œuvre un poids tragique écrasant. Même dans le duo des fleurs, rare moment où un sourire affleure, celui-ci est réservé à l’enfant. Butterfly paraît alors chercher moins à croire elle-même qu’à protéger son fils, à lui donner l’illusion d’un bonheur possible. Annoncée souffrante, Asmik Grigorian ne laisse transparaître aucun signe de faiblesse. Peut-être une très légère économie au premier acte, quelques piani un peu moins aisés qu’à l’ordinaire, mais la voix reste saine, ample, glorieuse. Aucune difficulté n’est esquivée : ni le difficile aigu qui couronne l’aigu des geishas, ni le pianissimo redoutable de « ed io col mio dolore » au dernier acte.
Quant aux éclats vocaux de la scène finale, ils sidèrent littéralement. Mais au-delà de la puissance vocale, c’est la richesse des nuances qui impressionne. Dans le hara-kiri final Grigorian conjugue déchaînement sonore et infinie tendresse, rappelant que ce chant de mort est aussi un chant de consolation adressé à l’enfant. Le chant, ici, devient geste d’amour ultime. Du très grand art.
Enfin, impossible de ne pas saluer les dons de tragédienne d’Asmik Grigorian. Là où beaucoup essaient de nous convaincre de leur talent de comédien par l’excès et l’agitation, elle impose une sobriété d’une efficacité redoutable. Le moindre geste, la moindre expression du visage fait sens. Des jumelles s’avèrent presque indispensables pour mesurer à quel point son visage raconte la tragédie. Après le suicide, lorsque le rideau se rouvre, la réaction du public est immédiate : une standing ovation totale, spontanée, unanime. Toute la Deutsche Oper se lève d’un seul mouvement pour acclamer longuement une interprétation qui, de toute évidence, a profondément bouleversé la salle.

Un très grand moment d’opéra.

Les artistes

Cio-Cio-San : Asmik Grigorian
Suzuki : Martina Baroni
Kate Pinkerton : Lucy Baker
Benjamin Franklin Pinkerton : Dmytro Popov
Sharpless : Germán Olvera
Goro : Burkhard Ulrich
Prince Yamadori : Jörg Schörner
Le Bonze : Byung Gil Kim
Le Commissaire imperial : Navasard Hakobyan
L’Officier du register : Benjamin Dickerson
La Mère de Cio-Cio-San : Seungeun Oh
Cousine : Yuuki Tamai
Tante : Asahi Wada

Orchestre et Chœur du Deutschen Oper Berlin, dir. Friedrich Praetorius
Chef de chœur : Thomas Richter
Mise en scène, Décors, Costumes : Pier Luigi Samaritani

Le programme

Madama Butterly

Tragedia giapponese en trois actes de Giacomo Puccini, livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa, créé à la Scala de Milan le 17 février 1904 (version remaniée : Teatro Grande de Brescia, le 28 mai 1904).
Berlin, Deutsche Oper, représentation du samedi 10 janvier 2026.

image_printImprimer
Dmytro PopovFriedrich PraetoriusPier Luigi SamaritaniAsmik GrigorianGermán OlveraMartina Baroni
1 commentaire 5 FacebookTwitterPinterestEmail
Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

1 commentaire

Guermantes 26 janvier 2026 - 23 h 06 min

Que dire de plus ? Tout est parfaitement décrit !!!
J’ ai retrouvé les mêmes émotions, aux mêmes instants, que lors de ses débuts au MET il y a deux ans, dans le même rôle ;
Une Cio -Cio pour le XXIeme siècle.

Répondre

Laisser un commentaire Annuler la réponse

Sauvegarder mes informations pour la prochaine fois.

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

post précédent
« Héroïnes de l’Opéra français » : nouveau triomphe de l’Orchestre de Paris à la Philharmonie
prochain post
Spectacle Bernstein à Massy
Anatomies de l’amour : Lenny Tender

Vous allez aussi aimer...

À Lille, les voix de la magicienne Alcina...

9 octobre 2026

Découvrez le programme 2027 du Festival de Pâques...

9 octobre 2026

Wozzeck à Florence : Marie, gratia plena

8 octobre 2026

Trois visions de l’Amérique au Théâtre des Champs-Élysées

6 octobre 2026

Milan – Redécouverte de CHATTERTON : le Werther...

5 octobre 2026

L’amour des trois oranges à Lyon : une ouverture de...

5 octobre 2026

Tours, Concerts d’automne : la merveille du Livre...

5 octobre 2026

WERTHER à Rennes : Charlotte embrasse la première

5 octobre 2026

A l’Opéra de Nice, une rentrée de folie...

4 octobre 2026

Festival Verdi 2026 3/3 – Nabucco à Parme...

4 octobre 2026

Humeurs

  • PAATA BURCHULADZE : UN AN DE PRISON, ET LE SILENCE ASSOURDISSANT DU MONDE LYRIQUE

    7 octobre 2026

En bref

  • Brèves d’octobre –

    9 octobre 2026
  • La vidéo du mois : Gala aus dem Festspielhaus Baden-Baden – Anja Harteros, Ekaterina Gubanova, Jonas Kaufmann, Bryn Terfel et Marco Armiliato

    1 octobre 2026

La vidéo du mois

Édito

  • Édito de septembre –
    L’inaltérable modernité des chefs-d’œuvre

    7 octobre 2026

Suivez-nous…

Suivez-nous…

Commentaires récents

  • Béatrice Uria-Monzon : biographie, carrière et vie privée - MarseilleJournal.com dans In memoriam – Béatrice URIA-MONZON (1963-2025)
  • Teulon Lardic Sabine dans Festival Verdi 2026 3/3 – Nabucco à Parme – arrangement à l’amiable : Nabucco a le titre, Abigaïlle la couronne !
  • Vuillemin dans Rusalka au Capitole, quatre ans après, la magie de Poda demeure
  • Boeuf dans Manon des Sources, Pagnol à l’Odéon de Marseille
  • COIC dans À Bastille, un Hamlet d’Ambroise Thomas porté par une distribution d’exception

Première loge

Facebook Twitter Linkedin Youtube Email Soundcloud

Keep me signed in until I sign out

Forgot your password?

Login/Register

Keep me signed in until I sign out

Forgot your password?

Rechercher

Archives

  • Facebook
  • Twitter
  • Youtube
  • Email
Première Loge
  • Accueil
  • À Voir
  • Avant-concerts
  • Vu pour vous
  • Artistes
  • Œuvres
  • Médiathèque
  • Humeurs

A découvrirx

À Lille, les voix de la...

9 octobre 2026

Découvrez le programme 2027 du Festival...

9 octobre 2026

Wozzeck à Florence : Marie, gratia plena

8 octobre 2026