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Le Vaisseau fantôme à Rouen : de l’errance à la chaîne familiale

par Victoria Okada 30 janvier 2026
par Victoria Okada 30 janvier 2026

© Caroline Doutre

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Le Vaisseau fantôme, Rouen, Théâtre des arts, mardi 27 janvier 2026

Au Théâtre des Arts de Rouen, la metteuse en scène Marie-Ève Signeyrole propose une nouvelle lecture du Vaisseau fantôme, conçue comme l’inscription d’une malédiction au cœur d’une boucle familiale. La distribution, superlative, contribue largement à la réussite de la soirée, à commencer par la prise de rôle très attendue du Hollandais par Alexandre Duhamel.

Metteuse en scène, vidéaste, cinéaste et autrice, Marie-Ève Signeyrole est arrivée au monde de l’opéra après de nombreuses expériences dans les domaines du théâtre, de l’audiovisuel et de l’écriture. Convaincue que les héros mythiques ou historiques doivent nous ressembler, elle les fait volontiers descendre de leur piédestal, au profit de lectures ancrées dans notre présent. Ici, le mythe du Hollandais volant se transforme en histoire de migrants, point d’ancrage d’une réflexion plus large sur l’errance et la transmission.

Les migrants et l’errance de l’âme

Dès l’ouverture, le cadre dramaturgique est posé : un groupe de migrants fait naufrage lors de sa traversée maritime. Certains périssent, d’autres survivent. L’embarcation roule et tangue ; les visages de ces passagers luttant contre les éléments sont filmés en direct et projetés sur un écran. Les chanteurs du Chœur accentus / Opéra de Normandie Rouen s’y révèlent d’excellents acteurs et actrices : la force de ces images, d’un réalisme saisissant, pourrait rivaliser avec celle de véritables documentaires. À la fin de l’ouverture, un petit groupe se détache de la masse, semblant former une famille, livide et accablée. Puis vient un saut dans le temps : l’action se situe vingt-huit ans plus tard.

Tout au long de l’opéra, donné sans interruption, un petit bassin placé à l’avant-scène évoque en permanence l’univers marin, même si l’on craint parfois que les éclaboussures n’atteignent les instruments dans la fosse. La scénographie de Fabien Teigné repose sur un plateau extensible qui se déploie progressivement : à chaque extension correspond un nouveau lieu — bateau de migrants, navire du capitaine Daland, maison de Senta, puis fête du retour des marins. Au fil de ces transformations, l’élargissement de l’espace scénique semble faire écho à l’espace intérieur des personnages, lui aussi en expansion. Mais lorsque se révèle, à la fin, un secret de famille liant le Hollandais et Senta, cet espace devient la métaphore d’un cercle d’errance perpétuelle. L’amour peut-il réellement briser ce cercle qui condamne le Hollandais ? Le dénouement, peu conventionnel, laisse chacun libre de son interprétation.

Quelques réserves peuvent toutefois être formulées à propos de cette mise en scène par ailleurs cohérente. Si la fin de chaque acte est marquée par un temps de silence, lumières éteintes jusque dans la fosse, l’absence quasi systématique de l’éclairage « spot » sur les protagonistes ne facilite pas toujours la lisibilité de l’action, notamment au moment des grands airs. De même, les changements de ton très nets dans la partition ne trouvent pas toujours leur équivalent scénique, créant par endroits un léger décalage entre ce que l’on entend et ce que l’on voit. Ces détails n’entament cependant guère l’impact global du spectacle, tant la qualité de la distribution emporte l’adhésion.

La distribution superlative

La distribution, en effet, se montre à la hauteur des ambitions du projet. Alexandre Duhamel assume cette prise de rôle avec une autorité impressionnante : profondeur vocale rare, densité psychologique perceptible dans chaque geste et chaque déplacement, son incarnation confine à un art dramatique digne des plus grands acteurs. À ses côtés, Silja Aalto s’investit pleinement dans le rôle de Senta, déployant une puissance expressive qui semble porter son art à un nouveau degré d’intensité. Grigory Shkarupa compose un Daland finement caractérisé, presque aussi introspectif que le Hollandais lui-même, laissant transparaître par le chant un conflit intérieur latent. En Erik, Robert Lewis met brillamment en valeur une voix de ténor qui n’a rien à envier à celles de ses partenaires. Héloïse Mas, en Mary, s’impose avec une évidence, tant sur le plan vocal que scénique. L’ardeur que Julien Hubbard déploie dans le rôle du Pilote de Daland s’accompagne toutefois de procédés expressifs récurrents, qui tendent à brouiller la lecture musicale.

Ben Glassberg, dont on a récemment beaucoup parlé à propos de son absence — le chef ayant eu le courage de révéler publiquement sa dépression —, dirige avec énergie l’Orchestre de l’Opéra de Normandie Rouen. Si l’acoustique de la salle ne permet pas de restituer toute l’ampleur et l’épaisseur du son wagnérien, on saluera le travail du chef pour faire émerger la théâtralité intrinsèque de la partition. Déjà remarquables scéniquement, les choristes confirment également leur excellence musicale, offrant une expressivité collective d’une grande force.

Les artistes

Le Hollandais : Alexandre Duhamel
Daland, un marin norvégien : Grigory Shkarupa
Senta, sa fille : Silja Aalto
Erik, un chasseur : Robert Lewis
Mary, nourrice de Senta : Héloïse Mas
Le Pilote de Daland : Julian Hubbard

Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, dir. Ben Glassberg
Chœur accentus / Opéra Orchestre Normandie Rouen
Mise en scène : Ève-Marie Signerole
Assistanat à la mise en scène : Katja Krüger
Scénographie : Fabien Teigné
Costumes : Yashi
Lumières : Philippe Berthomé
Vidéo : Céline Baril
Dramaturgie : Louis Geisler

Le programme

Le Vaisseau Fantôme

Opéra de Richard Wagner, créé en 1843.
Rouen, Théâtre des Arts, représentation du mardi 27 janvier 2026.

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Alexandre DuhamelBen GlassbergRobert LewisGrigory ShkarupaSilja AaltoÈve-Marie Signerole
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Victoria Okada

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