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La Femme silencieuse à Berlin : Morosus grogne encore ; Strauss, lui, sourit, à sa juste hauteur

par Vinicius van Eyk 29 mai 2026
par Vinicius van Eyk 29 mai 2026
© Bernd Uhlig
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Die schweigsame Frau, Berlin, Staatsoper unter den Linden, lundi 25 mai 2026

Silentium ? Jamais elle n’a tant parlé. Berlinoise, décalée, cette Femme silencieuse – que l’on aura tant tardé à voir – se révèle enfin, et c’est peu dire qu’on l’applaudit à la mesure de cette attente.

Nul décor palladien, aucune nostalgie de la Londres des années 1760 : ni taffetas, ni mousselines, ni perruques altières. Jan Philipp Gloger installe La Femme silencieuse actuellement donnée à la Staatsoper de Berlin, du côté de Charlottenbourg, dans l’intérieur reconnaissable d’un Altbau. Décor presque trop familier, et pourtant fertile. À la surface affleurent, sans qu’on y insiste, d’autres lignes : la crise du logement, la solitude des âgés dans une Allemagne vieillissante. Rien de pesant car tout est esquissé, suggéré. Et la mécanique, elle, demeure intacte : une comédie vive, libre, solidement charpentée.

Cela convainc, à condition de ne pas s’arrêter au seul déplacement. C’est moins un cadre qu’un hommage à Berlin. À qui l’ignore, la ville paraît un choix déroutant pour abriter les tribulations d’un misanthrope mélophobe. Et pourtant, par ses contrastes, son art d’absorber toutes les dissonances, de faire coexister l’invraisemblable comme s’il ne pouvait vivre ailleurs, Berlin s’impose. Elle accueille à merveille ce Morosus grognon qui, à force d’obsessions et de bougonnerie, finit par émouvoir, comme la troupe bariolée menée par son neveu. Certains ont pu n’y voir qu’un assemblage disparate, signes accumulés (caisses de bière, chapeaux, affiches, que sait-on encore) jusqu’à saturation. C’est mal lire. L’intention est nette, presque évidente, mais elle suppose qu’on accepte le jeu. Et puis tout file. Aucun relâchement. Les situations s’enchaînent avec une vivacité que n’aurait pas reniée Zweig. Haletant sans lourdeur, drôle, parfois même touchant sous son ironie : que demander de plus ?

Sur scène, une troupe – une vraie. Née en 2025, resserrée encore en 2026. Seule nouvelle venue, Evelyn Herlitzius vient s’y joindre : Theodosia Zimmerlein, alias Haushälterin, plus incisive que jamais, présence acérée, presque coupante. Autour d’elle, les fidèles de 2025. Peter Rose, d’abord, reste un pivot : dans ce rôle à l’écriture fragmentée, largement déclamé, où il a débuté à 60 ans passés, sa diction garde une netteté d’école, sans que le legato ni la distance ironique n’en pâtissent. Et, au détour d’un « Wie schön ist doch die Musik », une vraie émotion affleure.

Brenda Rae, familière entre toutes d’Aminta/Timidia, a choisi la voie la plus sûre : la justesse plutôt que l’éclat. Pari heureux. La voix n’est plus celle d’une colorature affrontant l’orchestre de front. Résultat ? Elle gagne en intelligence. Agilité intacte, souffle maîtrisé, sens du style constant : elle nuance, elle articule, elle cherche à peaufiner le jeu avec un arsenal de détails (un mouvement de main, une façon de tourner la tête, un regard) qui dénonce une familiarité certaine avec ce personnage dans cet environnement. Le cantabile demeure soigné, les lignes souples, l’expression jamais forcée. Moins de brillant, plus de vérité. Et de l’émotion, évidemment, notamment lors d’un « Ach Herr, da Ihr mich so offen fragt » qui vous arrache une petite larme, malgré la supercherie.

L’évidence tranquille, c’est Siyabonga Maqungo. Il s’impose, rayonne, brille par sa présence lumineuse, son chant immédiatement séduisant. Il ne compose pas tant Henri qu’il l’habite. Le médium-aigu se déploie sans contrainte, la ligne coule d’elle-même, et la projection, sans emphase, franchit chœur et orchestre avec aisance. Tout paraît aller de soi, surtout son binôme avec Brenda Rae : allez jeter un coup d’œil à leur « Geliebter, denke, nur an dich, an dich allein!/Dich verlassen? Dich entbehren, die mir eins und alles ist? » disponible sur YouTube. Une pure merveille. Là aussi, impossible de retenir la petite larme.

Charmant, charmeur, fin stratège, Samuel Hasselhorn, (Prankratius) Schneidebart aux allures de Figaro moderne, s’inscrit dans une autre veine : celle du mouvement, de la parole, de l’entraînement. Le parlando, d’une virtuosité remarquable, reste d’une clarté à tout épreuve : le texte fuse sans se perdre. Il chante, joue, entraîne, avec cette assurance légèrement ironique qui sied au personnage.

Les seconds rôles confirment l’exigence de l’ensemble : il faut outrer sans déformer, pousser à l’excès sans s’accorder le confort de l’à-peu-près. Serafina Starke, Isotta aux aigus francs et à l’allant nerveux ; Rebecka Wallroth, Carlotta solidement tenue et au Schuhplattln exemplaire dans la peau de Kathi ; Manuel Winckhler, Vanuzzi aux graves pleins ; Friedrich Hamel, Farfallo d’une sobriété habilement comique, presque inquiétant dans la couleur vocale ; Dionysios Avgerinos, Morbio subtilement équilibré. Et puis surgissent, au troisième acte, les doctores, trio délicieusement décalé, quelque part entre pastiche savant et fantaisie à la Klaus Nomi. « Error, conditio, votum, impotentia… » : la litanie latine devient numéro. Ciselé, malicieux et, dans la salle, les rires fusent.

La battue de Christian Thielemann s’impose sans hausser le ton : nette, tenue, d’une autorité qui n’a rien à prouver. Le rubato reste tenu, jamais complaisant ; les passages en Sprechgesang trouvent une place exacte car justement l’équilibre et la transparence sont là, en permanence. À la veine buffa, il conserve une tenue quelque peu prussienne, qui en affine le relief. Les tempi avancent, sans se presser. De là naît une légèreté maîtrisée, jamais gratuite. La Staatskapelle suit avec cette souplesse disciplinée qui relève du grand style.

Vivat Morosus ! Vivat seine Braut ! Vivat Meister Schneidebart ! – et, par-delà les noms, celles et ceux qui leur rendent voix et présence. Car ainsi servie, l’œuvre ne se contente plus de revenir : elle s’impose, et laisse cette impression, persistante, presque insistante, qu’on ne la voit décidément pas assez.

———————————————————

Retrouvez ici notre interview de Samuel Hasselhorn.

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Les artistes

Monsieur Morosus : Pierre Rose
Sa gouvernante : Evelyn Herlitzius
Coiffeur : Samuel Hasselhorn
Henri Morosus : Siyabonga Maqungo
Aminta, sa femme : Brenda Rae
Isotta : Serafina Starke
Carlotta : Rebecka Wallroth
Morbio : Dionysius Avgerinus
Vanuzzi : Manuel Winckhler
Farfallo : Friedrich Hamel

Chœur de l’Opéra d’État, Orchestre d’État de Berlin, dir. Christian Thielemann
Chef de chœur : Dani Juris

Mise en scène : Jan Philipp Gloger
Chorégraphie : Florian Hurler
Décors : Ben Baur
Costumes : Justina Klimczyk
Lumière : Tobias Krauß
Vidéo : Leonard Wölfl

Le programme

Die schweigsame Frau (La Femme silencieuse)

Opéra en trois actes de Richard Strauss, livret de Stefan Zweig d’après la comédie Epicoene or The Silent Woman de Benjamin Jonson (1609), créé à Dresde le 24 juin 1935.

Berlin, Staatsoper unter den Linden, représentation du lundi 25 mai 2026.

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Brenda RaeJan Philipp GlogerEvelyn HerlitziusSamuel HasselhornSiyabonga MaqungoChristian Thielemann
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Vinicius van Eyk

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