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Rouen – Macbeth, tel qu’en lui-même enfin

par Pierre Brévignon 27 septembre 2026
par Pierre Brévignon 27 septembre 2026

© Caroline Doutre

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Macbeth, Opéra Orchestre Rouen Normandie, jeudi 25 septembre 2026

Une soirée à grand spectacle et des prestations vocales superlatives : l’Opéra de Rouen frappe un grand coup pour ouvrir sa saison lyrique.

Shakespeare, décidément, sied aux premières. La semaine passée, sa Tempête mise en musique par Frank Martin inaugurait la saison 26/27 du Grand Théâtre de Genève (et le mandat d’Alain Perroux) ; Macbeth ouvrait avec succès la nouvelle saison liégeoise. Hier, c’est l’Opéra de Rouen et son nouveau directeur musical Pierre Dumoussaud qui lançaient les festivités en levant le rideau sur un Macbeth de tous les débuts : prises de rôle pour les deux protagonistes de la soirée, la soprano Ekaterina Sannikova et le baryton Aleksei Isaev, et première mise en scène d’opéra pour  Ambre Kahan, venue du théâtre.

Ancienne collaboratrice de Thomas Jolly, cette dernière s’est emparée à bras le corps des moyens mis à sa disposition, avec une gourmandise réjouissante. Chaque fois qu’elle le pouvait, on sent même qu’elle n’a pas hésité à pousser le curseur, à l’image de ce cheval arpentant la scène pendant l’Ouverture (on espère que la tête servie dans le banquet de l’acte II ne lui appartient pas) ou de ces numéros chorégraphiés façon krump – pas toujours convaincants, mais nous avons la faiblesse de préférer l’excès de générosité à l’avarice créative. Au diapason de cette voracité scénique, les tableaux imaginés par l’équipe artistique d’Anne-Sophie Grac offrent d’emblée un intense plaisir visuel, avec un refus bienvenu de céder à la (vieille) mode de l’actualisation moderne. Ce Macbeth rouennais sent la rudesse et l’archaïsme de l’Écosse du XIe siècle, avec ses signes extérieurs (drapeaux, tartans, glaives) et son ambiance d’âge sombre (terre, flammes, sang et fumée – beaucoup de fumée). Le magnifique rideau de scène et son sfumato tourmenté à la Turner, les lumières atmosphériques de Zélie Champeau, les costumes de Colombe Lauriot-Prévost, à la fois voluptueux, sauvages et surréalistes (comme ces sorcières vêtues de dentelles et de miroirs), et des décors à double ou triple fond, tout en reflets, transparences et trompe-l’œil (mention spéciale aux crânes transformant les murs du château de Macbeth en une sorte de sculpture funèbre, pas si éloignée du camp de Kurtz dans Apocalypse Now) achèvent d’offrir aux spectateurs une expérience sensorielle saisissante. Tout à fait propice, par exemple, à conquérir un public néophyte, comme ces jeunes gens nombreux à acclamer les artistes au moment des saluts.

L’expérience théâtrale de la metteuse en scène est un autre atout à mettre au crédit de cette production. Car il en faut, pour animer un plateau qui cède parfois à la tentation de l’abondance zeffirellienne. Qu’il s’agisse des groupes de choristes ou des solistes, à aucun moment la saturation ne guette. Mieux : les artistes sur scène ne paraissent jamais empruntés dans leur façon d’occuper l’espace, qu’il soit découpé en strates pour matérialiser les événements passés ou à venir ou bien redessiné comme lorsque, au début de l’acte III, les sorcières tournoyant autour de leur chaudron s’écartent pour recréer une sorte de proscenium invisible où vont venir s’inscrire les visions de Macbeth.

Le résultat de cette remarquable direction d’acteurs, c’est l’absolue réussite des deux prises de rôle de la soirée. Ekaterina Sannikova a déjà eu l’occasion de fréquenter une « certaine » Lady Macbeth, celle de Dmitri Chostakovitch, mais elle se confrontait hier au modèle original. Et avec quel aplomb ! Passé quelques premières interventions tendues, sa voix a trouvé l’agilité et l’intensité dramatique requises par son rôle, culminant dans l’acte final avec une scène de somnambulisme d’une perturbante humanité – la meurtrière par association parvient presque à émouvoir. Face à elle, Aleksei Isaev campe un Macbeth moins lâche que d’autres chanteurs ont pu le dépeindre : avers d’une pièce dont Lady Macbeth est le revers, il semble endosser sa part d’ombre à égalité avec son épouse. C’est davantage le portrait d’un politique à l’ego démesuré que brosse le baryton, prêt à tous les crimes que son hubris lui dicte pour conquérir et conserver le pouvoir. Annoncé comme souffrant avant le lever de rideau, Isaev n’en a quasiment jamais rien laissé percevoir, projetant son timbre puissant sans la moindre difficulté. On serait curieux de l’entendre en pleine possession de ses moyens !

Face à ce couple impressionnant, le reste de la distribution place la barre tout aussi haut. Le Banquo de la basse chinoise Peixin Chen déploie des graves séduisants dans un « Come dal ciel precipita » chargé de menaces, et le ténor Matteo Roma, en Macduff, bouleverse dans une ouverture de l’Acte IV qui n’a jamais autant sonné comme un requiem. La réplique que lui donnent le Malcolm héroïque de Néstor Galván et, surtout, les forces chorales superlatives de l’Opéra de Rouen et d’accentus achèvent de faire de cette première production de la saison une réussite – d’autant que, dans la fosse, Pierre Dumoussaud impulse à son orchestre l’énergie et la poésie indispensables pour restituer ce conte plein de bruit et de fureur.

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Les artistes

Macbeth : Aleksei Isaev
Banquo : Peixin Chen
Lady Macbeth : Ekaterina Sannikova
Suivante de Lady Macbeth : Irina Sherazadishvili
Macduff : Matteo Roma
Malcolm : Néstor Galván
Un Médecin / Un Héraut / Un Domestique / Une Apparition : Lysandre Châlon
Duncan (comédien) : Jean Aloïs Belbachir

Danseurs : Waël, Anaïs Mauri
Cheval : Gotama

Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen ; Chœur accentus / Opéra Orchestre Normandie Rouen ; Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, dir. Pierre Dumoussaud

Mise en scène : Ambre Kahan
Scénographie : Anne-Sophie Grac
Costumes : Colombe Lauriot-Prévost
Lumières : Zélie Champeau
Perruques, maquillage : Judith Scotto
Dramaturgie : Jean Aloïs Belbachir
Chorégraphie : Johanna Faye
Vidéo : Nicolas Morgan
Son : Mathieu Plantevin

Coproduction de l’Opéra Orchestre Rouen Normandie / Opéra national de Bordeaux

 

Le programme

Macbeth

Melodramma en quatre actes de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave et Andrea Maffei d’après Shakespeare, créé au Teatro della Pergola de Florence le 14 mars 1847 (version révisée de Paris, Théâtre Lyrique, 19 avril 1865).

 Opéra Orchestre de Rouen Normandie, représentation du jeudi 25 septembre 2026

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Pierre DumoussaudAleksei IsaevMatteo RomaPeixin ChenEkaterina SannikovaAmbre Kahan
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Pierre Brévignon

Pierre Brévignon jongle avec les mots et les notes, tour à tour dans les programmes de l'Opéra de Paris, de la Cité de la Musique, du Théâtre du Châtelet, dans les livrets de CD, dans les salles de conférence de la Philharmonie, au sein de l'Association Capricorn (www.samuelbarber.fr) ou dans les livres qu'il consacre à sa passion : la première biographie française de Samuel Barber ("Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes", éditions Hermann, 2012), le "Dictionnaire superflu de la musique classique" (avec Olivier Philipponnat, Castor Astral, 2015) et "Le Groupe des Six, une histoire des années folles" (Actes Sud, 2020).

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